vendredi 15 août 2008

Le problème de l'hubris


Paru en 1992, Pipelines, d'Etgar Keret, signait l'entrée fracassante, sur la scène littéraire israélienne, d'un écrivain qui s'imposait d'emblée comme un inventeur de formes capables de traduire, à l'intention de générations nouvelles, un monde à tous égards entré en mutation et qu'ébranlaient, en Israël comme ailleurs, de violentes et multiples convulsions.
Voici le début un peu (beaucoup, même) pompeux du quatrième de couverture d'un livre intitulé Pipelines; je vous fait grâce du reste c'est du même tonneau. C'est un recueil de nouvelles traduites de l'hébreu par Rosie Pnhas-Delpuech, édité chez ACTES SUD.


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J'ai fait ce que j'évite de faire habituellement lorsque j'entame un recueil de nouvelles, je l'ai lu d'une seule traite tant j'ai eu du mal à le lâcher. Celle que j'ai choisie pour essayer de vous donner envie de lire Etgar Keret n'est pas la meilleure, mais c'est la plus courte et je traverse une période de flemmardise.

A l'âge de cinq ans, Aedion vit, par la vitre du carrosse de son père, un aveugle qui s'en allait par les chemins. Son visage aux yeux arrachés était si douloureux que le petit Aedion se mit à pleurer. L'aveugle, lui raconta-t-on, était autrefois roi de Thèbes, un roi fort et intelligent. Mais le destin prouva qu'il était plus fort et plus rusé que lui. Pendant toute sa jeunesse, Aedion entendit de nombreuses histoires sur des souverains courageux et intelligents qui avaient eu un destin terrible et cruel. Parfois il lui semblait que tous les personnages éminents dont il avait entendu parler étaient voués à une fin cruelle.Et comme il était un souverain aussi courageux et rusé que tous ces personnages tragiques, il ne parvenait pas à se défaire e l'idée qu'un destin semblable le guettait. Pour pouvoir ruser avec la terrible fin qui le guettait, Aedion essaya de comprendre ce qui, dans le comportement de ces géants, avait entraîné une fin aussi tragique. Il consacra sa vie à étudier leur vie et leur mort pour prouve ce qu'elles avaient en commun. Après des années de labeur pendant lesquelles il négligea son royaume, Aedion trouva la réponse : le dénominateur commun de tous ces personnages tragiques était l'orgueil qui les faisait se sentir capables de braver les dieux et le destin. Quand il comprit les conséquences catastrophiques de cet orgueil, Aeduin s'appliqua à le vaincre. Il lui donna le nom d'hubris (*). Chaque fois que ce défaut essayait de s'emparer de lui, il répétait ce nom, pensait au personnage d'Oedipe aux yeux arrachés, et l'hubris s'effritait et devenait poussière.

Aedion eut une longue vie heureuse, sans trahisons ni chagrins. Et, couché sur son lit de mort, entouré de ceux qui lui étaient chers, il sut enfin qu'il avait accompli ce que nul n'avait réussi à faire avant lui : surmonter ses instincts. Il chuchota, hubris, et mourut. Hermès le conduisit dans le monde des morts, et Aeduin le suivit, droit et fier. Par moments, il lui semblait qu'Hermès qui marchait devant lui étouffait un ricanement, mais ce n'était que pure imagination. Dans le monde souterrain, on lui réserva une place respectable. A sa gauche était assise Antigone et à sa droite Oedipe, dont le personnage tourmenté s'était gravé dans sa mémoire d'enfant. Quelques minutes plus tard un messager ailé entrait dans la salle, s'approchait d'un de ceux qui étaient assis à ses côtés et murmurait d'une voix audible à la cantonade : "Le Royal British Theater a programmé une pièce sur vous, chuchota le messager à Oedipe. Avec Kenneth Branagh dans le rôle principal. - Kenneth Branagh va jouer mon personnage", murmura Oedipe, incrédule, arborant un grand sourire. "Une pièce de théâtre sur vous a été introduite dans les programmes scolaires des écoles d'Ecosse", chuchota le messager à l'heureuse Antigone. "Cinq cent mille élèves vont pleurer sur mon destin", dit-elle, émue et versant des larmes de joie. Aedion restait assis sur sa chaise, oublié, figé dans son terrible destin. Y a-t-il plus terrible destin pour un héros tragique que d'être ennuyeux et oublié ? Et comme si sa souffrance n'était pas assez grande, tous les mille ans le messager venait lui annoncer qu'un inconnu postmoderne avait écrit sur lui une histoire minable.

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Etgar Keret

(*) Chez les anciens Grecs, démesure, outrance dans le comportement, sentiment violent né de l'orgueil, et qui allait jusqu'au dépassement des limites. Il pouvait conduire à la faute majeure : l'offense envers les dieux. Synonyme : hybris. (source : Le Garde-mots)
Un bel échange sur ce mot également chez Langue sauce piquante.

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