Le président Tongo a mauvaise réputation. Il fait souvent parler de lui. C'est un dictateur comme seul l'Afrique sait en produire : noir. Presque chaque mois, les institutions internationales lancent des appels à pétition pour tenter de sauver les victimes de ses jugements. Un jour, il condamne un voleur de pièces jaunes à avoir la main coupée. Un autre jour, une jeune femme qui refuse le mari qu'on lui impose est condamnée à être ensablée jusqu'au cou dans la position debout et au soleil brûlant. Un mois plus tard, un journaliste est arrêté et ses juges l'expédient à l'échafaud. Les opposants sont traqués, jetés dans des geôles, menacés de mort.
Tout le monde craint le président Tongo. Pourtant c'est un homme blessé, un père meurtri. Son fils préféré, Yaméné, souffre d'une maladie incurable. Même les médecins blancs qui l'ont examiné ont dit que seul Dieu pouvait le guérir.Tout dictateur qu'il est, le président Tongo n'en a pas moins un cœur. Et ce cœur se brise devant le paisible spectacle de l'enfant attablé dans sa chambre. Tongo sait qu'un jour, bientôt, cette image s'effacera de la surface de la terre et qu'il restera seul sur le sol africain, avec son immense douleur et ses yeux pour pleurer.
L'enfant n'a plus que la force de classer des timbres dans de grands albums. Il est attentif et soigneux. Très en avance pour son âge. Douze ans. C'est encore un petit. Mais il pose sur les choses un regard déjà empreint de gravité.
"Yaméné, comment te sens-tu aujourd'hui ? demande le président Tongo.
- Je vais bien", répond l'enfant en réprimant une grimace pour ne pas inquiéter son père.
Depuis quelques temps , en effet, des cailloux acérés roulent dans sa poitrine. Des clous s'enfoncent dans sa tête. Ses jambes ne le portent plus. C'est pourquoi maintenant il passe les journées à ranger sa collection de timbres. C'est sa passion, sa consolation, le seul vrai remède à son angoisse. Il aurait voulu voyager, mais les marabouts comme les médecins blancs ont jugé que les fatigues du transport hâteraient sa mort. Il imagine donc les pays à travers ce que lui montrent les vignettes postales. Il connaît surtout les pays d'Europe. La France, l'Allemagne, l'Italie, la Belgique, la Hollande. Il s'en récite parfois les noms à mi-voix, juste pour le plaisir de sentir se former dans sa bouche des sons merveilleux et lointains.
Le président Tongo l'embrasse sur la tempe, respire son odeur. Puis il va d'un pas lourd s'enfermer dans son bureau. Là, il pleure. Il ne peut pas s'empêcher de pleurer. Il lui semble que son corps est rempli d'une quantité incalculable de larmes. Au fond, il est tendre comme la pulpe de la banane. Il est doux comme une averse du matin. Il lui arrive même de composer quelques poèmes affectueux où il parle de son enfant, de son amour, de sa peine.
Enfin, ayant fait un effort terrible pour se ressaisir, il décroche le téléphone et appelle son ministre de l'Intérieur :
"A partir d'aujourd'hui, décrète-t-il, tous les citoyens pesant plus de quatre-vingt kilos qui critiqueront mon pouvoir et mes décisions auront la langue arrachée."
Il repose le téléphone. Une vague apaisante lui parcourt le corps. Ce nouveau perfectionnement de la cruauté de son régime le fait transpirer de satisfaction. Demain, les lettres de protestations arriveront par dizaines de milliers du monde entier. Et surtout d'Europe, où les timbres sont si beaux.
L'auteur : Franz Bartelt ... et son livre d'où est tiré ce texte
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