mercredi 13 août 2008

L'art d'écrire une histoire policière.

Gilbert Keith Chesterton est l'auteur des aventures policières du Père Brown, aujourd'hui réunies (avec trois nouvelles inédites) dans un seul volume.
De Chesterton, G.M.Tracy, historien, biographe et traducteur disait :
" Ce Jupiter tonnant, cet Anglais typique, malgré le sang français, aimait la bière, la bonne chère, les cigares, haïssait l'hypocrisie, et se regardait lui-même avec une humilité de saint, avec un haussement d'épaule."
Cette humilité n'était pas feinte. En effet, Chesterton le confesse ouvertement à propos des limites de son propre art dans La croix bleue, la première nouvelle, éditée en 1911, où apparaît le Père Brown :
" Le criminel est un artiste créateur ; le détective n'est qu'un critique."

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Un article de Chesterton donne son point de vue sur la manière d'écrire une bonne histoire policière.

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Premier principe fondamental : l'objectif d'un récit à énigme - à l'instar de tout autre récit et de toute autre énigme - n'est pas de faire l'obscurité mais la lumière. L'histoire est écrite pour le moment où le lecteur comprend, pas seulement pour les nombreux préliminaires où il reste dans le vague. Le côté nébuleux se doit être un écran de fumée destiné à révéler dans toute sa splendeur l'instant où tout s'éclaire et la plupart des mauvais romans policiers sont mauvais parce qu'ils échouent sur ce point. Les écrivains sont curieusement persuadés qu'il est de leur devoir de dérouter le lecteur et que tant qu'ils y parviennent, qu'importe s'ils le déçoivent. Or, s'il est nécessaire de garder le secret il est tout aussi nécessaire de posséder un secret, et qui vaille qu'on le dissimule. Le dénouement ne doit pas être un antidénouement, il ne consiste pas seulement à entraîner le lecteur dans la danse pour ensuite l'abandonner dans le fossé. Le dénouement ne doit pas apparaître comme une bulle qui éclate, mais plutôt comme une aube qui se lève; et ce sont les ténèbres qui légitiment la lumière. Toute forme artistique, même triviale, repose sur quelques vérités premières ; et bien que nous ayons à faire à rien de plus qu'une foule de Watson scrutateurs avec leurs yeux ronds de chouette, il est encore permis d'affirmer que ce sont ceux qui sont plongés dans les ténèbres qui découvrent la lumière, et que ces ténèbres n'ont de valeur que si elles donnent de l'éclat à la lumière de l'esprit. J'ai toujours trouvé amusante la coïncidence qui fait que les meilleures nouvelles de Sherlock Holmes portent, avec une portée et une signification totalement différente, un titre qu'on aurait cru inventé pour exprimer cette illumination première, par exemple Flamme d'argent.

Le deuxième grand principe est que l'âme du roman policier ne réside pas dans la complexité mais dans la simplicité. S'il peut apparaître complexe, le mystère doit rester simple, et en cela il symbolise des questionnements plus élevés. L'auteur est là pour l'éclaircir, et il ne devrait pas avoir à expliquer l'explication. La solution devrait se suffire à elle-même, être murmurée en quelques mots (par le méchant, bien sûr), ou, de préférence, hurlée par l"héroïne avant qu'elle s'évanouisse sous le choc de la révélation tardive que deux et deux font quatre. Pourtant, bien des détectives de roman rendent la solution plus complexe que le problème, et le crime plus complexe que la solution.

En troisième lieu, il s'ensuit que le fait ou le personnage qui explique les choses devrait être, autant que possible, un fait ou un personnage familier. Il faut que le criminel reste au premier plan, non pas en qualité de criminel, mais pour une autre raison qui lui donne le droit de se trouver effectivement aux avants-postes.
L'art de la narration consiste à convaincre durablement le lecteur que non seulement le personnage s'est rendu sur les lieux sans intention délictueuse, mais qu'il est là pour une toute autre raison. Car le roman criminel n'est rien d'autre qu'un jeu, et dans ce jeu le lecteur n'affronte pas le criminel, mais l'auteur.
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Le dernier principe, qui dit que, comme tous les genres littéraires, un récit policier démarre par une idée et non avec le simple espor d'en trouver une, s'applique également à son mécanisme interne. Si l'histoire s'oriente vers la détection, l'auteur doit nécessairement débuter de l'intérieur des faits, alors que l'enquêteur les aborde de l'extérieur. Tous les bons problèmes de ce type trouvent leur source dans une idée dynamique, elle-même assez simple, certains faits de la vie quotidienne dont l'auteur se souvient et que le lecteur peut oublier. Mais de toute façon, un récit doit se fonder sur la vérité, et même si on y ajoute de l'opium, il ne doit pas se contenter d'être un rêve opiacé.

"How to write a Detective Story", article paru dans GK's Weekly, le 17 octobre 1925. Traduction de J.-F. Amsel.

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