mercredi 12 janvier 2011

Mou

C'était un garçon magnifiquement indolent et qui avait donné toutes les preuves de sa flemme rayonnante, mais il possédait un minuscule savoir-faire dont il tirait le meilleur parti : il savait shooter les coups francs.
Le paradoxe de sa compétence était fondée sur le contraire même du football : la mollesse. Tout son art résidait dans une certaine nonchalance du pied, une grande incertitude de la cheville au moment de la frappe qui donnait à sa balle une trajectoire chaloupée, négligente.
Les gardiens de but, qui vivaient leur art dans le tendu, dans le raide et l'extrême, ne savaient que faire de ces ballons sans ardeur. Eux qui épuisaient leurs journées et les rêves de leurs nuits à bloquer des tirs tendus, à boxer des boulets de canon, à couper des trajectoires selon les lois de la rectitude et de la géométrie des droites, se trouvaient fort dépourvus lorsque arrivaient sur eux ces ballons ivres qui contournaient les murs des défenseurs, esquissaient une danse vers la droite pour tourner ironiquement vers la gauche et qui finissaient par entrer au ralenti, épuisés et moqueurs, dans leur but du côté opposé à celui où ils avaient plongé.
Chaque fois qu'il marquait ainsi, notre tireur d'élite se donnait le visage d'un gamin qui ne l'a pas fait exprès, ce qui avait le don de mettre ses adversaires hors d'eux.
A part ça, il se montrait plutôt ramier sur le terrain, qu'il arpentait sans trop de conviction en attendant le moment d'aller placer soigneusement sa balle au point de faute, de prendre trois pas de recul et d'armer son pied mou.
Il donnait à ses partenaires des petits cours de provocation, des conseils de vice :"Faites-vous balancer dans les trente mètres et je m'occupe du reste", "Si le gars te tente un râteau, même s'il te touche pas, fais-lui un Mick Jagger, saute sur place comme un cabri et effondre-toi", "Aidez-moi, les gars, laissez-les vous massacrer. Hard-rock pour tout le monde". Il aimait particulièrement les heavy metal anglais qui fonçaient comme des bêtes dans le gros jeu saturé, ceux qu''il nommait les "Led Zep", les "Black Sabbath", qui jouaient un foot lourd et bruyant et qui frappaient des pieds et des épaules. Des proies faciles pour les vicelards. Il appréciait aussi les "ZZ Top", les "AC/DC", ces vieux avant-centres qui avaient fait leur fortune à Chelsea ou à Arsenal et qui peaufinaient leur compte en banque au soleil, en Espagne. Ils étaient imperceptiblement moins rapides qu'autrefois et ils avaient tendance à fauter pour compenser, tirer un maillot pour freiner le défenseur, le pousser de la hanche pour allonger sa course. Il adorait aussi les jeunes pousses, les "Rage Against the Machine", les "Audioslave", ceux qui effacent deux défenseurs comme de rien et qui se prennent le troisième en pleine vitesse, le faisant décoller à trois mètres au-dessus de la pelouse. Quand un arbitre bigleux voit voler un footballeur, il siffle un coup franc. Et ensuite c'était l'affaire de pied mou.

Le métier de footballeur laisse de longues plages de loisirs. La plupart les remplissent avec de belles autos rapides et des filles de même. D'autres font du bizness, achètent des actions, jouent en Bourse pour toujours jouer. Lui préférait le rock'n'roll et les guitares électriques. Il passait des heures à jouer de la guitare et à collectionner les amplis et les pédales, il dépensait tant de nuits à lustrer sa Les Paul contre son ventre qu'il était devenu un guitariste parfaitement crédible. On faisait appel à lui pour des soirées privées ou même pas si privées. Il y jouait proprement, selon le livre, et il gardait pour lui sa botte secrète, son projet de guitariste. Sa conversion serait douce, il allait passer imperceptiblement du terrain à la scène, des crampons aux sneakers. Et là, il en épaterait plus d'un. Au fil des nuits, il avait inventé une paresse de médiator qui allait mettre un sacré coup de mou dans l'histoire du rock.



Paul Fournel est le président de l'Oulipo qui vient, à la fin de l'an dernier, de fêter sont cinquantième anniversaire.
Vous pouvez obtenir quelques détails sur le site de France Culture




post-scriptum : rien à voir, mais en passant : à visiter

mardi 23 novembre 2010

L'envie des mets

... comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais chaud, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un bock de bière. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher une de ces charcuteries onctueuses et charnues appelées Rillettes du Mans. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres le verre de bière où j'avais laissé s'amollir une tartine de rillettes. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du pâté toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût de la bière et des rillettes, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semblant diminuer.

Le choix des mots, c'est aussi le choix des mets. N'évoquez jamais dans votre roman des plats et des boissons qui ne conviennent pas à la situation ni à la psychologie des personnages. Attention, chaque détail compte, et si vous confondez thé et bière, petite madeleine et tartine de rillettes, le résultat est désastreux, comme l'illustre le passage ci-dessus, librement inspiré de Proust.

Thierry Maugenest

Les lignes que vous venez de parcourir composent une des cinquante fiches-conseil que vous trouverez dans les pages d'un petit livre : Les rillettes de Proust (elles en expliquent le titre) édité chez JBZ & Cie, bouquin abondamment illustré de textes connus ou inédits qui vous permettront à votre tour d'obtenir le label GRANTECRIVAIN

proust


Un livre dont le prix élevé (12,95 euros) pour un peu plus d'une centaine de pages est justifié par la qualité de l'édition. C'est un bouquin à l'ancienne dont il faut découper soi-même les pages. C'est un régal d'humour et, mine de rien, de conseils pour ceux qui sont passionnés de littérature, qui rêvent d'embrasser la carrière d'auteur, qui envisagent d'écrire le prochain chef-d'œuvre des lettres françaises, qui comptent devenir académicien ou recevoir le prix Nobel.

Il se clôt sur une série d'exercices (avec corrigés) assez amusants.

L'auteur parle de son livre là : La Grande Librairie

vendredi 12 novembre 2010

Etranges étrangers

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
hommes de pays loin
cobayes des colonies
doux petits musiciens
soleils adolescents de la porte d'Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d'Aubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manoeuvres désoeuvrés
Polaks du Marais du Temple des Rosiers
Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère
rescapés de Franco
et déportés de France et de Navarre
pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
la liberté des autres

Esclaves noirs de Fréjus
tiraillés et parqués
au bord d'une petite mer
où peu vous vous baignez
Esclaves noirs de Fréjus
qui évoquez chaque soir
dans les locaux disciplinaires
avec une vieille boite à cigares
et quelques bouts de fil de fer
tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts
et ne venez dans la capitale
que pour fêter au pas cadencé
la prise de la Bastille le quatorze juillet

Enfants du Sénégal
départriés expatriés et naturalisés

Enfants indochinois
jongleurs aux innocents couteaux
qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
de jolis dragons d'or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
qui dormez aujourd'hui de retour au pays
le visage dans la terre
et des bombes incendiaires labourant vos rizières
On vous a renvoyé
la monnaie de vos papiers dorés
on vous a retourné
vos petits couteaux dans le dos

Étranges étrangers

Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
, même si vous en mourez .

Jacques Prévert. 1955.

prevert

L'apocalypse selon Fred

Un vizir croise la Mort au marché d'une grande ville et, effrayé du regard qu'elle lui lance, supplie le calife de le laisser fuir jusqu'à la ville de Samarkand, où il pourra se cacher. Celui-ci lui donne l'autorisation de s'en aller, mais, intrigué, part à la rencontre de la Mort, qu'il retrouve effectivement sur le marché. Le calife lui demande alors pourquoi elle a fixé son vizir d'un air menaçant.
"Ce n'était pas un air menaçant, proteste-t-elle. Simplement, quand nous nous sommes heurté par hasard dans la foule, je n'ai pas pu cacher mon étonnement, qu'il a dû prendre pour une menace.
- Pourquoi cet étonnement ? poursuit le calife.
- Parce que, répond la Mort, je ne m'attendais pas à le voir ici. J'ai rendez-vous avec lui ce soir, à Samarkand."

Tiré d'un poème perse : Ce soir à Samarkand.de Farid ud-Dîn Attar, poète et mystique soufi de la Perse, né vers 1140 et mort vers 1230 à Nishapur

Ce petit conte est extrait de L'apocalypse selon Fred, de Philippe Setbon, paru aux éditions Buchet Chastel.
Il figure page 388, au chapitre 3 du livre III et est, ici, parfaitement à sa place.

setbon


Le quatrième de couverture commence par cette citation : A force d'écrire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver.

Je ne vous raconterai évidemment pas l'histoire, les histoires qui composent ce livre que j'ai lu presque d'une seule traite.

Achetez-le, volez-le, empruntez-le, mais lisez-le.

mardi 27 juillet 2010

Le squelette disparu

rideau

PREMIER ACTE

Un vol fantastique

La scène représente une chambre à coucher

L'homme-volé, couché dans son lit, à Loufock-Holmès :
- Monsieur, en deux mots, voici l'affaire : on m'a volé cette nuit mon propre squelette.

Loufock-Holmès :
- Comment vous êtes-vous aperçu de sa disparition ?

L'homme-volé :
Toutes les nuits, quand je rentre de m'amuser, soit à Montmartre, soit ailleurs, je prends la précaution de me regarder avec un appareil à rayons X.

Loufock-Holmès :
- Pourquoi ?

L'homme-volé :

- Pour savoir si je n'ai pas dans le corps une balle de révolver ou un couteau d'apache. Les rues sont si peu sûres. Or, hier soir, j'ai oublié de me regarder aux rayons X. Je me suis endormi. Mon sommeil ne fut pas de longue durée. Je me réveillai bientôt et, me souvenant que j'avais oublié de passer mon inspection habituelle, je pris mon appareil et j'en projetai les rayons sur mon corps. Je m'aperçus avec terreur que mon squelette avait disparu. C'est pour rechercher le voleur que je vous ai fait demander.

Loufock-Holmès :
- Cette affaire est exceptionnellement mystérieuse. Je vais chez moi faire quelques déductions. Au revoir, monsieur.


DEUXIÈME ACTE

Les déductions

La scène représente le cabinet de déductions de Loufock-Holmès

Loufock-Holmès, à son disciple :

- Comme d'habitude, pour me livrer à mes déductions, je vais me suspendre par les pieds au plafond de mon cabinet de travail.

Le disciple :
- Pourquoi, maître, prenez-vous toujours cette position singulière ? Cela m'a toujours intrigué.

Loufock-Holmès :

- En me suspendant la tête en bas, tout mon sang afflue au cerveau et lui donne l'activité et la force nécessaire pour résoudre mes mystérieux problèmes. (il se suspend par les pieds à un appareil spécial posé au plafond de son cabinet de déductions).

Le disciple :
- Maître, vous cherchez aujourd'hui à percer le mystère du squelette volé ?

Loufock-Holmès :
- Oui, mais je ne crois pas à un vol.

Le disciple :
- Pourquoi, maître ?

Loufock-Holmès :

- Logiquement, personne n'a intérêt à voler le squelette d'une personne vivante, à moins que cette personne ne soit un phénomène anatomique. Dans ce cas-là seulement le voleur pourrait gagner quelque argent en revendant le squelette volé au muséum. Tel n'est pas le cas, puisque la personne volée n'est pas un phénomène. Le vol étant sans intérêt, j'en déduis qu'il n'a aucune raison d'être et que, logiquement, il n'existe pas

Le disciple :
- Alors, maître, quelle est votre opinion ?

Loufock-Holmès
:

- Mon opinion, c'est que vous alliez immédiatement demander à l'homme-volé s'il n'est pas sujet aux tremblements de froid et s'il dort la bouche ouverte. Allez. (Le disciple sort.)


TROISIÈME ACTE

Le squelette frileux

Même décor que précédemment.

Le disciple :
- Maître, vous avez deviné. L'homme est, en effet, sujet aux tremblements de froid et dort la bouche ouverte.

Loufock-Holmès :
- Alors tout s'explique. Il ne s'agit plus d'un vol, mais d'une fugue du squelette, tout simplement. Avez-vous remarqué la maigreur de l'homme volé ?

Le disciple :
- Oui, maître, il en est presque transparent.

Loufock-Holmès :
- Alors, suivez bien mon raisonnement. Le squelette de cet homme est un squelette frileux. Il souffrait du froid, n'ayant sur ses os que la mince peau de l'homme dans lequel il est enfermé. Les tremblements de froid, constatés par l'homme maigre lui-même, confirment la justesse de mes déductions.

Le disciple :
- Ah, maître, vous êtes unique !

Loufock-Holmès, continuant :
- Le squelette, voyant que l'hiver s'annonçait rigoureux et que l'homme qui le recouvrait n'engraissait pas suffisamment pour le garantir des intempéries, le squelette, dis-je, s'est décidé à fuir..

Le disciple :
- A fuir ? Mais comment ?

Loufock-Holmès :
- Il a profité de ce que l'homme dormait la bouche ouverte pour fuir par cette ouverture pendant son sommeil.

Le disciple :
- C'est clair comme le jour ! Merveilleuses déductions.

Loufock-Hommès :
- Il faut donc rechercher le squelette fugitif dans un endroit chaud. Il se sera réfugié sans doute dans le salon de lecture d'un grand magasin ou dans un wagon de métro. Je vais annoncer l'heureux résultat de mes déductions à l'homme abandonné par son squelette. (Il sort.)


QUATRIÈME ACTE

La clef de l'énigme

La scène représente la chambre à coucher du premier acte.

Loufock-Holmès, entrant :
- Je viens vous annoncer que j'ai la clef de l'énigme.

L'homme-volé
, toujours au lit :
- Moi aussi

Loufock-Holmès :
- Vous aussi ?

L'homme-volé :

- Oui, je me suis rappelé qu'hier au soir, en rentrant, j'étais complètement ivre. Au lieu de prendre mon appareil à rayons X, j'ai pris le premier objet qui m'est tombé sous la main. Cet objet étant une boîte de camembert, vous comprenez qu'il m'était impossible d'apercevoir mon squelette avec de tels rayons X. Cette erreur me fit croire au vol de mon squelette. Mais je suis tranquille maintenant. Je me suis regardé tout à l'heure aux rayons X, et mon squelette est toujours là. C'est égal, j'ai eu une fière peur. Excusez-moi du dérangement. Bonsoir. (Il se rendort.)


RIDEAU

cami1

vendredi 2 juillet 2010

Et la chèvre ?

- Ma dernière rencontre avec les Indiens remonte à quelque vingt-cinq ans. Je me souviens que je pris mon révolver ...
- Mais le révolver n'avait pas encore été inventé à cette époque !
- Je le sais bien, mais les Indiens ne le savaient pas ! Me voilà parti, mon canoë sous le bras gauche, une chèvre des Rocheuses sous le bras droit. Je saisis mon couteau, et traversai le fleuve à la nage.
- Comment pouviez-vous nager sans l'usage de vos bras ?
- J'avais de fortes jambes, quand j'étais jeune. Arrivé sur l'autre rive, je fus attaqué par l'entière tribu de ces féroces Peaux-Rouges. En avez-vous jamais rencontré un ?
- Jamais .
- Tant mieux pour vous. Je commençai la lutte. Je dus me frayer un chemin à la hache à travers une montagne de chair humaine. Tout cela en tenant le canoë derrière mon dos.
- Qu'était-il arrivé à la chèvre ?
- Je la trouvai exquise avec de la moutarde.


mardi 15 juin 2010

Une évasion extraordinaire

La scène se passe à la Bastille, sous Louis XIV

PREMIER TABLEAU

Le cachot du donjon

Le Geôlier, introduisant le prisonnier dans le cachot

- Vous voici chez vous. Ce cachot est le mieux situé de la Bastille at, s'il avait des fenêtres, vous auriez une vue splendide. Cette petite lucarne, munie de solides barreaux, domine de cent quatre-vingt-quinze pieds les fossés du château. Vous n'avez donc pas à redouter les cambrioleurs. Comme nourriture, vous êtes au régime des détenus privilégiés et votre lettre de cachot vous autorise à choisir les plats qui vous conviendront le mieux. Que dois-je vous servir aujourd'hui ?

Le prisonnier

- Aujourd'hui et tous les autres jours, à chaque repas, vous me servirez du porc frais.

Le geôlier

- Mais vous oubliez que vous êtes ici à perpétuité .

Le prisonnier, froidement

- Je n'oublie rien et, je vous le répète, je veux, tous les jours, du porc frais.

DEUXIÈME TABLEAU

Le cachot du donjon, cinq ans plus tard

Le geôlier

- Voilà cinq ans, jour pour jour que vous mangez du porc frais à chaque repas. Ne voulez-vous pas changer, aujourd'hui ? Nous avons justement un excellent civet ...

Le prisonnier, froidement

- Apportez-moi du porc frais, comme d'habitude.

Le geôlier, tout à fait convaincu

- C'est sûrement la conséquence d'un vœu. (il sort)


TROISIÈME TABLEAU

Le cachot du donjon, dix ans plus tard

Le prisonnier, seul

-Depuis que je suis entré dans ce cachot, je poursuis méthodiquement mon plan d'évasion. Déjà, grâce à a petite scie pliante dissimulée dans ma dent creuse, j'ai pu venir à bout des barreaux de la lucarne. Il ne me reste plus qu'à utiliser les vers solitaires engendrés par mon absorption systématique de porc frais. (Imitant les charmeurs de serpents, il siffle un air langoureux. Attirés par la musique, trois énormes vers solitaires sortent de leur obscure retraite et se groupent autour de lui.) Mes prévisions se sont réalisées. Ces trois vers solitaires mesurent chacun deux cents pieds de longueur. C'est plus qu'il ne m'en faut. (Il tresse avec les trois vers solitaires, une longue corde, puis, l'attachant aux barreaux de la lucarne, il se laisse glisser à l'extérieur.)

QUATRIÈME TABLEAU

Le cachot du donjon, le lendemain de l'évasion

Le geôlier, examinant la corde de vers solitaires

- Quel original !... Des vers de deux cents pieds ... Ce devait être un grand poète !...

RIDEAU

Cami (Pour lire sous la douche)

cami
Pierre-Henri Cami (1884 - 1958)

Fondateur du journal Le Petit Corbillard illustré, organe corporatif et humoristique des Pompes funèbres, collaborateur de plusieurs périodiques dont Le Journal où il tient la rubrique créée par Alphonse Allais, "La vie drôle", puis à partir de 1933 de l'Illustration où paraît la "Semaine camique", Cami publie Pour lire sous la douche en 1913, premier recueil de ses textes. De nombreux autres suivront jusqu'à la consécration qu'est Le Grand Prix d'humour international qu'il obtient en 1953.

"L'humour est une langue internationale, une sorte d'espéranto. Aussi, malgré les différences de vocabulaire ceux qui possèdent ce sixième sens se reconnaissent-il tout de suite."

jeudi 27 mai 2010

Peigner la girafe

C'est au pied de la girafe qu'on mesure le scientifique. La girafe pue : elle dégage une odeur pestilentielle repérable à des centaines de mètres à la ronde.Le scientifique s'interroge : mais pourquoi la girafe pue-t-elle donc tant ? Il cherche. Puis finalement trouve et publie dans la revue Biochemical Systematics and Ecology un article tout bêtement titré "L'odeur de la girafe réticulée" (vol. 30, p. 913).
girafe


La girafe réticulée, qui vit en Somalie et au Kenya, contemple le monde du haut de 5 bons mètres. Elle a par ailleurs une vue excellente. Mais vraiment elle pue. Grâce à William Wood, professeur de chimie à l'Université de Humboldt State (Californie) et signataire de l'article, on sait désormais pourquoi : dans le pelage de la girafe sont nichés deux composés extrêmement odorants, l'indole et le 3-méthyle-indole. Ce dernier, également connu sous le nom de "scatole", sent très fort ce qu'on appelle vulgairement le caca.
Alors maintenant que fait-on ? Fort de cette information, va-t-on bricoler génétiquement des girafes sans odeur ? Elles passeraient inaperçues (surtout les nuits sans lune) et leurs prédateurs les embêteraient moins. Ou alors ce serait l'inverse : sans ce parfum repoussant, les girafes se retrouveraient soudain nues et vulnérables, comme Marilyn dépouillée de son Chanel n°5. Dans un cas comme dans l'autre la population des giraffidés pourrait connaître de dangereuses fluctuations.
Ce n'est pas dans cette direction qu'a regardé le docteur Woods. Après avoir analysé le poil de la girafe, il s'est plutôt demandé : "mais pourquoi donc cet animal se balade-t-il avec du 3-méthyle-indole dans la crinière ? Réponse : parce que ce produit repousse les tiques et autres parasites. Cette direction pourrait finalement s'avérer plus dangereuse que la précédente. Car on en craint cette application évidente : pour éviter de se faire mordre par les tiques, il faudrait que nous nous barbouillions d'excréments. Ce qui ôterait beaucoup de leur charme (et de leur efficacité) aux promenades romantiques dans les sous-bois.

Pourquoi le docteur Wood ne s'intéresse-t-il pas aux roses et aux violettes ? Il a naguère fait un effort en étudiant les odeurs de nos champignons de nos campagnes. Mais il en est revenu avec des conclusions assez ésotériques : les champignons qui sentent le concombre contiennent du trans-2-nonénal, et ceux qui fleurent l'ail sont imprégnés de lenthionine.
La grande spécialité du professeur William Wood reste toutefois de flairer le règne animal. Ces quinze dernières années, il s'est penché successivement sur le cas des putois (tachetés, rayés et capuchonnés), des antilopes, gazelles, cerfs, serpents et l'on en passe. Si la girafe constitue le sommet de son œuvre, en tout cas sa partie la plus remarquée, c'est sans doute pare qu'en lisant sa communication une image vient immédiatement à l'esprit : le docte Dr Wood grimpé sur une échelle, en train de fouiller la crinière de la girafe avec ce qu'on imagine être un peigne.
Oui, l'Université de Humboldt State peut se prévaloir de compter en ses rangs le premier scientifique qui ait littéralement peigné la girafe.

labo

mercredi 5 mai 2010

Une journée de travail ...

Une journée de travail du tractoriste Zakharov

tracteur
C'est le printemps, par un retentissant cocorico les coqs saluent le jour qui se lève. Le tractoriste Zakharov part au travail. Au complexe Agropromchimie il conduit un tracteur K-701, muni d'une remorque pour l'épandage de la tourbe et du fumier. Avant de labourer il faut soigneusement amender la terre.
Les collègues de Zakharov se sont déjà rassemblés devant le vestibule. Ils jouent aux cartes en attendant l'autobus qui les emmènera dans les champs, où les tracteurs sont stationnés. Il est huit heures et demi, et toujours pas d'autobus. La voiture du directeur étant tombée en panne, celui-ci a du réquisitionner l'autobus pour conduire ses enfants à la maternelle. Zakharov allume une cigarette et se joint aux joueurs de cartes. Une fois le poker lancé, on ne voit pas le temps qui passe. Zakharov perd, il veut se refaire, c'est alors que l'autobus arrive.
A onze heures, ils sont enfin sur zone. Les tracteurs sont cachés dans un petit bois. Zakharov met en marche son K-701, mais il ne roule pas immédiatement : il faut que le moteur chauffe. A onze heures et demie, les tracteurs lambinent à la queue leu leu en direction du tas de tourbe, où une excavatrice les attend. Une fois les remorques chargées, on décide toutefois de ne pas se diriger vers les champs, puisque l'heure du repas va bientôt sonner. Tout le monde se réunit à nouveau pour un poker.
La voiture qui transporte le déjeuner se présente à l'heure. Aujourd'hui, on a au menu une soupe aux pois, de la bouillie de sarrasin, de la goulasch, de la compote. Il y en a suffisamment pour que ceux qui ont encore faim puissent se resservir.
Après le repas il convient de marquer une pause. Les tractoristes étalent par terre leurs blousons, s'allongent desus, et le jeu reprend. Le soleil d'avril réchauffe agréablement les épaules, de la forêt arrivent les chants des oiseaux qui, il y a peu, sont revenus du sud. Zakharov commence à gagner, mais soudain le mécanicien de l'excavatrice signale par radio qu'il a aperçu la voiture de l(agronome. Tous se relèvent d'un bond et courent vers les tracteurs. Il est deux heures vingt.
Joyeusement ronflotent les tuyaux d'échappement, gravement tournent les vis sans fin des épandeurs. Sur la brune couverture du champ on voit encore les plaques blanches de la dernière neige. Mais quand la tourbe est projetée dessus, elles ne mettent pas longtemps à fondre. Sur le bord du champ se tient l'agronome. Il est satisfait.
Au bout d'une heure, le travail s'arrête. L'autobus doit passer prendre tout le monde à cinq heures, ce qui laisse le temps de finir la partie interrompue. Zakharov mène de façon incontestable et, sur la route du retour, ses camarades lui paient ce qu'ils lui doivent.
Sa femme l'accueille avec un repas délicieux.
- T'avais promis aux enfants que t'installerais une balançoire dans le jardin.
- Je ferai ça samedi. Aujourd'hui, je suis crevé.
- Vous avez terminé le champ, c'est ça ?
- La ferme ! de quoi tu te mêles ? Comme si tu t'y connaissais en agriculture !

bourbier

Je vous ai déjà parlé d'Alexandre Ikonnikov (*) et des bijoux réunis sous le titre "Dernières nouvelles du bourbier". Les quarante-trois nouvelles de ce recueil sont parfaitement résumées en deux lignes du quatrième de couverture : "En fait, la prétendue âme russe se réduit à quatre composantes : la croix russe, la langue, la vodka et le bonheur dans la souffrance". J'avais déjà pris ce bouquin à la bibliothèque il y a trois ans, j'en ai retrouvé l'humour et le tragique avec un plaisir renouvelé.

(*) La jambe

lundi 19 avril 2010

Poil de cairote

J'avais l'intention d'écrire ainsi mon voyage par paragraphes en forme de petits chapitres. Au fur et à mesure, quand j'aurais le temps - c'était inexécutable. Il a fallu y renoncer dès que le khamsin s'est passé et que nous avons pu mettre le nez dehors.

Gustave Flaubert, Voyage en Egypte

fournelC'est chemin faisant, au hasard de mes lectures, que j'ai découvert cette citation de Flaubert. J'en étais depuis plusieurs mois à écrire mes paragraphes quotidiens lorsque j'ai été ainsi confirmé dans la validité et la fatalité de ma démarche. Le Caire fabrique du discontinu, de l'alternatif. La ville envoie des impulsions et, même si elle paraît éternelle, elle dicte le fragmentaire, le transitoire. Dès lors, il a été clair pour moi que la mission que me confiait Flaubert par anticipation était d'écrire ces petits paragraphes que le vent de sable lui avait volé; il s'agissait de mettre le nez dehors et d'ouvrir l'œil, le nez, les oreilles, de rendre ma peau disponible aux vibrations du lieu et du temps.
Il s'agissait de donner des nouvelles chaque jour à quatre-vint-dix-huit amis dont l'adresse figurait dans le ventre de mon ordinateur - ceci, cinq fois par semaine, chaque petit matin et sans jamais faillir pendant plus de cinq cents jours durant la période de novembre 2000 à juin 2003, pendant laquelle j'ai vécu au Caire.

Fantastique bouquin, 300 pages remplies d'émotion(s), d'humour, de tendresse. Toutes ces anecdotes nous font partager la vie de Paul Fournel, attaché culturel français au milieu des habitants du Caire. Jour après jour on découvre cette ville fascinante et sa population qui ne l'est pas moins.
Je vous retranscris ici le premier et le dernier jour de cette série de photos quotidiennes et littéraires.

12 novembre 2000

Le Caire appartient aux chats.

fournel1

Ils ont traversé les dynasties, intacts. On les voit identiques à leurs statues, élancés, étroits, vifs, petits, surmontés de grandes oreilles. Ils n'ont pas le choix, la vivacité est leur minimum de survie. Il n'y a pas de place pour les lents sur les trottoirs du Caire.
Leur robe est en général multicolore, tigrée, écaille de tortue, tâchée. Quelques aristos promènent un roux presque pur qui leur donne des airs d'abyssins - en voisin. On devine leur couleur sous une couche de crasse épaisse, sable et charbon, que leur langue râpeuse ne peut plus pénétrer.
Ils sont équipés pour la course et pour la fuite : leurs pattes arrières comme celles du guépard, sont plus hautes que leurs pattes avant et leur queue est longue. Elle sert de balancier harmonieux à chacune de leurs accélérations. Lorsqu'elle est fournie, elle leur donne des grâces d'écureuils ; on les voit alors risquer des bonds formidables, à la limite de l'envol.
Ceux de mon quartier vivent en petites troupes serrées autour d'un chef et leur territoire comporte systématiquement un bistrot ou une épicerie. Il comporte aussi un coin tranquille où les femelles viennent faire leurs petits. L'autre soir, c'était à la terrasse du restaurant, dans un carré d'"herbe fraîche, à l'abri d'un papyrus.
La tentation est grande de les prendre, de les doucher et de les placer comme de très beaux objets dans la maison. Mais là, ils deviennent des démons et détruisent tout de leurs griffes de combattants.
Dans la rue ils posent sur vous leur beau regard tranquille et confiant. Ils n'ont rien à craindre des hommes, qui les vénèrent et chassent même à coups de pied devant eux les rares chiens. Leurs yeux sont verts ou jaunes et ne virent au rouge que lorsqu'ils voient un intrus de leur sorte.
Ils donnent au quartier une touche de leur élégance menue et perpétuellement juvénile. Comme beaucoup de cairotes, ils ont percé le secret de la jeunesse éternelle : ils meurent tôt.

25 juin 2003

La maison souffle le vide. Les souvenirs sont dans les cartons et voguent. Déjà, le vent du désert talque les meubles vernis. Le temps de se retourner et l'on devine leur fantôme.
Soad, dans son théâtre, pleure. Saïd, dans son théâtre, me répète que je ne dois pas partir. Tous deux voudraient que, dans mon théâtre, je promette de revenir. Mon temps est fait.
Abbas s'empêtre dans les sangles de mes valises.
Dehors, la ville klaxonne et brûle selon ses habitudes. Il devrait encore faire beau au Caire aujourd'hui.

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