mardi 15 juin 2010

Une évasion extraordinaire

La scène se passe à la Bastille, sous Louis XIV

PREMIER TABLEAU

Le cachot du donjon

Le Geôlier, introduisant le prisonnier dans le cachot

- Vous voici chez vous. Ce cachot est le mieux situé de la Bastille at, s'il avait des fenêtres, vous auriez une vue splendide. Cette petite lucarne, munie de solides barreaux, domine de cent quatre-vingt-quinze pieds les fossés du château. Vous n'avez donc pas à redouter les cambrioleurs. Comme nourriture, vous êtes au régime des détenus privilégiés et votre lettre de cachot vous autorise à choisir les plats qui vous conviendront le mieux. Que dois-je vous servir aujourd'hui ?

Le prisonnier

- Aujourd'hui et tous les autres jours, à chaque repas, vous me servirez du porc frais.

Le geôlier

- Mais vous oubliez que vous êtes ici à perpétuité .

Le prisonnier, froidement

- Je n'oublie rien et, je vous le répète, je veux, tous les jours, du porc frais.

DEUXIÈME TABLEAU

Le cachot du donjon, cinq ans plus tard

Le geôlier

- Voilà cinq ans, jour pour jour que vous mangez du porc frais à chaque repas. Ne voulez-vous pas changer, aujourd'hui ? Nous avons justement un excellent civet ...

Le prisonnier, froidement

- Apportez-moi du porc frais, comme d'habitude.

Le geôlier, tout à fait convaincu

- C'est sûrement la conséquence d'un vœu. (il sort)


TROISIÈME TABLEAU

Le cachot du donjon, dix ans plus tard

Le prisonnier, seul

-Depuis que je suis entré dans ce cachot, je poursuis méthodiquement mon plan d'évasion. Déjà, grâce à a petite scie pliante dissimulée dans ma dent creuse, j'ai pu venir à bout des barreaux de la lucarne. Il ne me reste plus qu'à utiliser les vers solitaires engendrés par mon absorption systématique de porc frais. (Imitant les charmeurs de serpents, il siffle un air langoureux. Attirés par la musique, trois énormes vers solitaires sortent de leur obscure retraite et se groupent autour de lui.) Mes prévisions se sont réalisées. Ces trois vers solitaires mesurent chacun deux cents pieds de longueur. C'est plus qu'il ne m'en faut. (Il tresse avec les trois vers solitaires, une longue corde, puis, l'attachant aux barreaux de la lucarne, il se laisse glisser à l'extérieur.)

QUATRIÈME TABLEAU

Le cachot du donjon, le lendemain de l'évasion

Le geôlier, examinant la corde de vers solitaires

- Quel original !... Des vers de deux cents pieds ... Ce devait être un grand poète !...

RIDEAU

Cami (Pour lire sous la douche)

cami
Pierre-Henri Cami (1884 - 1958)

Fondateur du journal Le Petit Corbillard illustré, organe corporatif et humoristique des Pompes funèbres, collaborateur de plusieurs périodiques dont Le Journal où il tient la rubrique créée par Alphonse Allais, "La vie drôle", puis à partir de 1933 de l'Illustration où paraît la "Semaine camique", Cami publie Pour lire sous la douche en 1913, premier recueil de ses textes. De nombreux autres suivront jusqu'à la consécration qu'est Le Grand Prix d'humour international qu'il obtient en 1953.

"L'humour est une langue internationale, une sorte d'espéranto. Aussi, malgré les différences de vocabulaire ceux qui possèdent ce sixième sens se reconnaissent-il tout de suite."

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