C'était un garçon magnifiquement indolent et qui avait donné toutes les preuves de sa flemme rayonnante, mais il possédait un minuscule savoir-faire dont il tirait le meilleur parti : il savait shooter les coups francs.
Le paradoxe de sa compétence était fondée sur le contraire même du football : la mollesse. Tout son art résidait dans une certaine nonchalance du pied, une grande incertitude de la cheville au moment de la frappe qui donnait à sa balle une trajectoire chaloupée, négligente.
Les gardiens de but, qui vivaient leur art dans le tendu, dans le raide et l'extrême, ne savaient que faire de ces ballons sans ardeur. Eux qui épuisaient leurs journées et les rêves de leurs nuits à bloquer des tirs tendus, à boxer des boulets de canon, à couper des trajectoires selon les lois de la rectitude et de la géométrie des droites, se trouvaient fort dépourvus lorsque arrivaient sur eux ces ballons ivres qui contournaient les murs des défenseurs, esquissaient une danse vers la droite pour tourner ironiquement vers la gauche et qui finissaient par entrer au ralenti, épuisés et moqueurs, dans leur but du côté opposé à celui où ils avaient plongé.
Chaque fois qu'il marquait ainsi, notre tireur d'élite se donnait le visage d'un gamin qui ne l'a pas fait exprès, ce qui avait le don de mettre ses adversaires hors d'eux.
A part ça, il se montrait plutôt ramier sur le terrain, qu'il arpentait sans trop de conviction en attendant le moment d'aller placer soigneusement sa balle au point de faute, de prendre trois pas de recul et d'armer son pied mou.
Il donnait à ses partenaires des petits cours de provocation, des conseils de vice :"Faites-vous balancer dans les trente mètres et je m'occupe du reste", "Si le gars te tente un râteau, même s'il te touche pas, fais-lui un Mick Jagger, saute sur place comme un cabri et effondre-toi", "Aidez-moi, les gars, laissez-les vous massacrer. Hard-rock pour tout le monde". Il aimait particulièrement les heavy metal anglais qui fonçaient comme des bêtes dans le gros jeu saturé, ceux qu''il nommait les "Led Zep", les "Black Sabbath", qui jouaient un foot lourd et bruyant et qui frappaient des pieds et des épaules. Des proies faciles pour les vicelards. Il appréciait aussi les "ZZ Top", les "AC/DC", ces vieux avant-centres qui avaient fait leur fortune à Chelsea ou à Arsenal et qui peaufinaient leur compte en banque au soleil, en Espagne. Ils étaient imperceptiblement moins rapides qu'autrefois et ils avaient tendance à fauter pour compenser, tirer un maillot pour freiner le défenseur, le pousser de la hanche pour allonger sa course. Il adorait aussi les jeunes pousses, les "Rage Against the Machine", les "Audioslave", ceux qui effacent deux défenseurs comme de rien et qui se prennent le troisième en pleine vitesse, le faisant décoller à trois mètres au-dessus de la pelouse. Quand un arbitre bigleux voit voler un footballeur, il siffle un coup franc. Et ensuite c'était l'affaire de pied mou.
Le métier de footballeur laisse de longues plages de loisirs. La plupart les remplissent avec de belles autos rapides et des filles de même. D'autres font du bizness, achètent des actions, jouent en Bourse pour toujours jouer. Lui préférait le rock'n'roll et les guitares électriques. Il passait des heures à jouer de la guitare et à collectionner les amplis et les pédales, il dépensait tant de nuits à lustrer sa Les Paul contre son ventre qu'il était devenu un guitariste parfaitement crédible. On faisait appel à lui pour des soirées privées ou même pas si privées. Il y jouait proprement, selon le livre, et il gardait pour lui sa botte secrète, son projet de guitariste. Sa conversion serait douce, il allait passer imperceptiblement du terrain à la scène, des crampons aux sneakers. Et là, il en épaterait plus d'un. Au fil des nuits, il avait inventé une paresse de médiator qui allait mettre un sacré coup de mou dans l'histoire du rock.
Paul Fournel est le président de l'Oulipo qui vient, à la fin de l'an dernier, de fêter sont cinquantième anniversaire.
Vous pouvez obtenir quelques détails sur le site de France Culture
post-scriptum : rien à voir, mais en passant : à visiter
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