Je ne lis jamais. J'ai horreur de ça. Les livres m'endorment et me tombent des mains. Sauf ceux de Patrick Alfez. J'ai lu tous ses romans. Il en a écrit dix-sept en trente-quatre ans. Tous les deux ans, avec la régularité d'un coureur de fond, il sort un roman en septembre chez le même éditeur depuis sa première publication. Ce sont les seuls livres que je possède. Ils m'ont accompagné pendant les deux tiers de ma vie et je leur dois beaucoup. Ils m'ont aidé à surmonter bien des doutes, ils m'ont éclairé sur moi-même et sur le monde qui m'entoure. J'ai toujours remarqué une étrange similitude entre les romans de Patrick Alfez et ma vie. Ses personnages et moi éprouvons exactement les mêmes émotions, les mêmes désirs, les mêmes lassitudes, les mêmes joies et les mêmes méfiances. Grâce à son talent et à son acuité, Alfez m'a permis de nommer ce que j'éprouve. Tous ses romans sont rangés dans une bibliothèque que j'ai montée exclusivement pour ses livres il y a une dizaine d'années. Chacun d'entre eux mesure environ trois centimètres de largeur. La totalité de son oeuvre tient dans 51,3 centimètres. Or ma bibliothèque ne compte que 54 centimètres. Son dernier roman est sorti il y a une semaine et, comme tous les autres, je l'ai lu d'une traite, la nuit. Lorsque je l'ai terminé, je l'ai rangé sur ma bibliothèque à l'unique place qui restait et, je ne sais pas pourquoi mais j'ai eu la sensation que ce livre pourrait être son dernier. Alors hier, je me suis arrangé pour obtenir son numéro de téléphone auprès de son éditeur et je l'ai appelé. Je suis tombé sur un répondeur. C'est la première fois que j'entendais le son de sa voix. Cela m'a troublé parce que je lui ai trouvé beaucoup de ressemblance avec la mienne. Ce matin, j'ai lu dans le journal que Patrick Alfez a fait un infarctus hier vers dix heures quinze du matin, quelques minutes seulement avant mon appel. D'après le journal, sa vie n'est pas en danger et il devrait sortir de l'hôpital rapidement. Je suis aussitôt parti acheter une nouvelle bibliothèque de 90 centimètres. Avec ça il devrait tenir encore longtemps.
David Thomas, La patience des buffles sous la pluie, édité chez Bernard Pascuito
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