Comme dans la plupart des appartements d'en face, il n'y a plus de lumière à ta fenêtre. Cela fait plus de dix minutes que personne n'est passé dans la rue et l'asphalte mouillé brille sous l'éclairage nocturne. A présent, je ne peux pas te voir, tu as étent la lumière et l'immobilité du lieu me fait supposer que tu es parti. Mais peut-être que je me trompe, peut-être que tout ceci n'est qu'une erreur d'interprétation de ma part et qu'en réalité la nuit s'est déroulée d'une autre façon, là-bas, derrière les deux vitres qui nous séparent.
Aujourd'hui, pour la première fois depuis tant de mois, je t'ai vu entrer accompagné. Tu as servi deux verres de whisky et tu as posé quelques bretzels sur la table basse. La femme s'est assise sur le canapé du salon tandis que tu rangeais la bouteille dans le bar, comme si, par ce geste, tu annonçais que ce serait le seul verre de la soirée et que la nuit serait courte. Je n'ai jamais entendu ta voix, mais je suis sûre qu'hier tes phrases étaient sèches et directes, presque cassantes. Elle, elle avait dans ses yeux l'expression des gens résolus. ses jambes dégageaient un aspect maladif, peut-être à cause des bas gris qu'elle portait. Vu de loin, le gris est une couleur atroce. Au début, tu affichais un air heureux, presque euphorique. Je ne sais combien de fois tu t'es assis à côté d'elle puis levé à nouveau, indécis. Le sourire d'amphitryon que tu gardais sur tes lèvres était aussi faux que le cuir de tes fauteuils. Mais tes yeux étaient aussi tristes que d'habitude, peut-être même un peu plus. Tu me fis de la peine. Contrairement à ses jambes chétives, sa poitrine était forte, généreuse, et elle débordait de son décolleté chaque fois qu'elle se penchait pour prendre un bretzel. Sa robe noire et flottante invitait à la dénuder. Je te surpris plusieurs fois à y laisser traîner tes grands yeux tristes. J'aurais tant aimé pouvoir être à sa place, là-bas, rien qu'un instant, les jambes ouvertes, triomphante, te sachant hypnotisé par les bras et le cou, par les seins et le décolleté qui se mouvait avec lenteur mais efficacité, comme la barre d'un bateau tenant fermement le cap. Toi, tu jouais le jeu mais, de temps en temps, flairant le danger, tu jetais aussi des coups d'oeil inquiets en direction de la rue.
A aucun moment je n'ai allumé. Je suis entrée dans l'appartement discrètement et, après avoir suspendu mon sac au portemanteau, dans l'obscurité la plus totale, je me suis dirigée vers la chambre. Le rideau était déjà à moitié tiré. Je le laisse ainsi depuis que l'été a commencé et que tu as emménagé dans l'immeuble d'en face. La chaise reste là aussi. C'est la seule façon que j'utilise pour t'observer et, pour une raison étrange, je pense que cette chaise me porte bonheur.
Tu n'as presque rien bu. Tu l'as laissée finir les dernières gorgées de son verre et tu es sorti du cadre pour apparaître peu après dans la cuisine, où la lumière se reflète d'une façon plus crue sur le bleu clair du mur. Tu ne souriais plus. Sur ton visage se lisait plutôt une expression d'ennui, une moue indéchiffrable, comme un enfant sur le point de se mettre en colère. Je t'ai vu prendre des glaçons dans le réfrigérateur, un autre petit sachet de bretzels ainsi qu'un objet allongé enveloppé dans une serviette. Mais tu n'es pas tout de suite retourné dans le salon. Tu as posé ce que tu avais pris à côté de l'évier et tu as allumé une cigarette. A la fenêtre du salon, elle a ajusté ses bas gris, le décolleté de son chemisier et s'est tenue immobile quelques minutes, à t'attendre. Il n'y avait plus rien dans son verre, mais elle n'a pas pris l'initiative de se lever et d'aller jusqu'à la bouteille, elle semblait ne pas savoir quoi faire. Après avoir tiré quelques bouffées, je t'ai vu ouvrir la fenêtre et éteindre la cigarette sur le balcon. Le vent ne parvint pas à effacer de ton visage cette expression crispée. Tu as fermé à nouveau et tu es resté plusieurs minutes appuyé sur le rebord. Les persiennes étaient mi-closes, mais, même ainsi, il était facile de distinguer ta silhouette. A ce moment, je fus prise d'un léger malaise, comme un vertige. J'ai levé la tête et t'ai vu défaire ta ceinture avec les mêmes mouvements pressants qu'une personne qui suffoque. Pendant quelques secondes, j'ai pu observer ton membre en érection avant que ta main ne commence à aller et venir, vite, fort. Je fus surprise de le voir si sombre, de la même couleur que tes oreilles. En bas, le caleçon sur les chaussures. En haut, ta bouche entrouverte. Que se serait-il passé si soudain elle était entrée dans la cuisine pour te chercher et qu'elle t'avait découvert là, en train de te masturber en plein milieu d'un rendez-vous amoureux, comme quelqu'un qui, invité à un banquet, se jetterait sauvagement sur le réfrigérateur avant même de s'asseoir à table ? Mais elle attendait toujours sur le canapé, les jambes serrées à présent. On aurait dit une enfant punie qui ne comprend toujours pas la faute qu'elle a commise. Moi, pendant ce temps, je te regardais faire depuis ma chambre. Je réalisai que je me sentais honteuse. Comme si, brusquement, c'était toi l'intrus et moi la victime de ton indiscrétion. Je commençais à sentir une humidité entre mes cuisses, une humidité aussi pressante que tes mouvements. Sans réfléchir, j'ai ouvert un peu plus le rideau pour que tu me voies, en une vaine tentative de m'approprier ton dernier halètement de plaisir. Mais la lumière était toujours éteinte dans ma chambre et mon geste imprudent n'attira pas ton regard, désormais perdu dans le vide. Ta main a continué d'accélérer son rythme encore et encore jusqu'à ce qu'enfin tu éjacules sur la vitre. Alors, sans savoir pourquoi, je me suis sentie plus légère. Tout de suite après, sans un geste pour essuyer cette éclaboussure lactée qui coulait lentement sur la vitre, tu as refermé ton pantalon. L'expression de ton visage avait changé. La lumière bleutée et crue de la cuisine s'est éteinte et tu es réapparu dans le salon, où elle t'a accueilli avec une certaine impatience. J'ai tenté de me rassurer en me disant que tu ne m'avais pas vue, pleine de regrets pour mon imprudence, heureuse de te voir retourner dans le salon où elle t'attendait avec ses bas gris, son visage d'enfant ingénue et sa petite robe noire qu'elle n'aurait plus à retirer de toute la nuit.
Guadalupe Nettel, traduit de l'espagnol (Mexique) par Delphine Valentin
Le point de vue des éditeurs :
Un photographe fasciné par les paupières, une spectatrice de scène d'onanisme incongrue, un quidam qui découvre dans un jardin botanique sa vraie nature de cactus, un chasseur d'odeurs qui traque sa Fleur dans les toilettes pour dames ..., qu'ils soient monomaniaques, voyeurs ou paranoïaques, tous les personnages ici mis à nu portent l'obscur attrait des conduites déviantes jusqu'au coeur de notre Luna Park ordinaire. Certains tentent d'en guérir, les autres se laissent porter par l'amer plaisir.
Tenant fermement son cap dans les eaux troubles du malaise, de l'obscène, de ce que l'on préfère généralement ignorer, l'auteur dévoile dans leur plus déconcertante intimité les âmes tourmentées qui croisent notre route. Dans la grâce équivoque que recèle cette zone grisée, frontière entre la beauté et la laideur, erre souvent le "monstrueux" qui nous habite.
Guadalupe Nettel est née à Mexico en 1973. Elle collabore à différentes revues et suppléments littéraires et est l'auteur de deux recueils de nouvelles et d'un roman : L'Hôte (Actes Sud, 2006). Pétales a obtenu au Mexique les prix Gilberto Owen et Antonin Artaud.
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