Grâce à sa gigantesque fortune, il les arracha facilement au vieux musée qui se débattait dans d'inextricables tracas financiers. Quand il sut qu'elles furent, à leur naissance, vendues pour quatre sous et qu'aujourd'hui elles valaient une somme faramineuse, il eut un petit sourire de contentement sur ses lèvres fanées. Puis il les enferma, avec les enveloppes rouges contenant les nouvelles formules biologiques d'organismes génétiquement modifiés, dans son coffre-fort à triple combinaison. Elles étaient pour lui, rien que pour lui, ensuite il les revendrait au moment opportun, à un prix plus élevé.
Chez lui, dans sa grande maison au bord de la mer, ni la tempête, ni les raz-de-marée, ni le feu, les épidémies ou les tremblements de terre ne pouvaient les menacer, les atteindre, les détruire. Pas même l'éclipse solaire, la dernière du millénaire, attendue dans une sorte d'exitation inquiète pour ce mercredi 11 août, juste à la veille de son départ en vacances, quelque part dans l'océan Pacifique où il fera bronzer sa soixantaine sévère et jaunâtre. Ses ennemis disaient qu'il était aussi dangereux et nocif que les plantes et les animaux transgéniques mis au point par ses laboratoires ultramodernes.
A l'heure du déjeuner, quand la Lune masqua complètement le Soleil, un grand rideau noir, comme le négatif d'une immense photo tout en longueur, voila le ciel, la terre et la pièce aux murs lambrissés où il était assis près d'une belle table en bois d'acajou. En chaussettes, un verre à la main, enfoncé dans son fauteuil de cuir beige, il avait éteint toutes les lumières pour sentir la nuit couler telle une peinture un peu grasse à travers les fenêtres aux vitres blindées. Soudain, il se fit dans sa tête, aux traits mous et au front dégarni, comme l'éblouissement d'un flash. Il se souvint alors que le phénomène qui se déroulait, dans une lenteur d'éternité devant ses yeux fatigués, avait un lien avec le trésor qu'il venait d'acquérir. Son coeur se mit à battre sourdement dans sa poitrine et lorsque le Soleil retrouva, l'éclipse achevée, son visage de chaque jour, il se précipita vers le coffre-fort dont le ventre ressemblait à l'intérieur capitonné d'un cercueil sans fond. Tenaillé par la peur d'oublier soudain les combinaisons, le dos glacé par la sueur, il finit par ouvrir la lourde porte, retira l'étui de protection et sortit, avec des gestes nerveux, la toile, sa toile, car lui, le roi incontesté du boeuf aux hormones et du maïs trangénique, s'était offert les Fleurs de tournesol coupées de Van Gogh. En la déroulant sur la table, il vit, horrifié, les fleurs, dont la chair était un mélange de miel, d'orange et de cannelle comme la terre du Midi qui les avait vu naître, à présent livides, amorphes, sans suc et sans beauté. On aurait dit que l'interruption de la lumière solaire, qui venait de se produire quelques minutes, les avait calcinées. En les regardant, on comprenait que la nature était vraiment morte, définitivement morte. C'était comme si la mer qu'il pouvait voir de sa fenêtre s'était soudain évaporée et qu'il ne restait plus qu'une croûte semblable à du béton gris, à de la lave durcie par un froid polaire.
Ces fleurs de tournesol, qu'aucun vent mauvais, qu'aucune méchante bourrasque et que nulle sécheresse n'avaient pu altérer depuis plus de cent vingt années, avaient été arrachées comme de vulgaires betteraves, comme de médiocres pommes de terre au musée où elles furent heureuses. Le vieux musée où elles s'offraient, flamboyantes et gorgées de vie, aux milliers d'yeux des visiteurs qui venaient les contempler, des yeux pareils à de petits soleils qui les faisaient modestement clignoter de plaisir.
dimanche 19 avril 2009
La nuit de l'éclipse
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