vendredi 13 mars 2009

Scènes d'amour

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Scènes d'amour, sous-titré de l'écran à la page blanche, jeux de hasard et d'émotion est un recueil de nouvelles conçu par Nicole Czechowski. C'est un livre fait de rencontres autour de scènes d'amour. Vingt et une photographies de scènes d'amour au cinéma. De chacune est extrait un détail : un œil, une étoffe, un verre ... Détails sur lesquels nous ne nous attardons pas, toute notre attention fixée sur le couple. Vingt et un auteurs participent à ce double jeu : à partir d'un détail, ils racontent une scène d'amour sans avoir la connaissance de la photographie d'origine.
Deux histoires se rencontrent, l'une visuelle, l'autre écrite. Un fragment les rassemble.

J'ai choisi le texte de Tony Cartano. Il est parti de ce fragment de photo

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Elle me griffe le bas du dos pour de bon, la salope ! Je suis sûr qu'elle l'a fait exprès. Pas seulement le geste, mais les ongles rouges bien plantés dans la chair... Ma nuque se raidit. Conforme à sa réputation d'autocrate des studios, ce sadique de Karl trouce ça bien. Le contraire eût été étonnant ! Il s'exite tout seul, le con, à faire derrière le caméraman de grands gestes qui semblent m'inviter à plus de vérisme encore. "Surtout t'arrête pas !" Comment le pourrais-je alors que, de ses yeux brûlants, Véra me carbonise de la tête aux pieds ? Sa main - l'autre - joue un peu trop nerveusement avec mes cheveux. Je lui souris. C'est pas dans le script, mais ça me vient comme ça. Au risque de faire capoter la scène, je lui dirais volontiers qu'elle n'a jamais été aussi bonne.

Je glisse ma jambe droite entre les siennes et me hausse sur les avants-bras. De sa langue, Véra mouille ses lèvres entrouvertes. Dans la vie aussi, elle avait l'habitude de faire ça - aux moments stratégiques ... "Tais-toi. Maintenant il ne peut rien nous arriver." Après cette réplique, je dois en soupirant me retourner pour m'allonger à côté d'elle sur le dos, face à la caméra, avec gros plan sr le visage bien entendu, et allumer une cigarette que Véra ne me laissera pas terminer puisque, après quelques bouffées, elle me tire par la chaîne de mon matricule militaire, me forçant à la chevaucher de nouveau ...

Quand mon agent m'avait téléphoné que la production confiait en définitive le rôle féminin à Véra, j'avais été tenté d'annuler le contrat. Le coup était rude et me rappelait à trop de souvenirs. Qutre ans plus tôt, alors que nous jouions Un tramway nommé désir dans un théatre de Broadway, chaque nuit me poussa davantage entre les griffes délicieuses de Véra. Cela dura huit semaines et demi. A mon retour à Los Angeles, mon mariage ne tint plus le coup. Véra, elle, rejoignit son troisième époux dans leur bicoque du Vermont et lui fit un gosse. La retrouver sur un plateau, en terrain neutre, n'avait rien de compromettant. Un bon acteur - et on disait que je l'étais - sait faire la différence entre jouer et vivre. Et puis Karl le Terrible m'avait convaincu que son histoire de G.I. menant, lors de l'évacuation de Saïgon, un dernier combat désespéré face à la femme d'un colonel tombé à Da Nang, ferait un tabac. Je n'allais pas me laisser impressionner par cette scène d'amour où Véra et moi nous trouvions nus sur l'édredon rouge d'une chambre d'hôtel borgne ... J'avais étudié le script avec beaucoup de soin, me pénétrant des moindres gestes que la situation imposait au personnage. Ce travail de préparation acheva de me rassurer quant au caractère forcément limité de mes retrouvailles charnelles avec cette femme qui, en d'autres circonstances, avait su révéler chez moi des adeurs insoupçonnées. Au début cependant, je n'avais pu m'empêcher de mimer l'acte, d'imiter la réminiscence et donc de me perdre dans un flot d'images voluptueuses où s'échauffaient mon esprit et mes sens. Véra m'avait possédé ... Voilà que cette dépendance dont j'avais eu tant de mal à me défaire revenait me prendre au bas du ventre pour s'immiscer dans les entrailles et remonter, obsédante douleur, jusqu'au fond du crâne. Déchiré, je ne me possédais plus moi-même : l'idée de sa peau, de sa chaleur, du simple mouvement de son corps contre le mien, était inconcevable ... Pourtant, question de professionnalisme sans doute, à l'instant où commença le tournage, tout se remit en place. Ordonnant miraculeusement les pièces du puzzle, ma tête commenda à l'ensemble de ma personne de se servir de ces émotions au lieu d'en être l'esclave. Véra devint une partenaire comme les autres.

Les rats se débinent ... Les lâches ! Mourir ... ah, une affaire trop sérieuse pour être laissée entre les mains des généraux et des polititiens ! Prends-moi encore, Jeremy !"

Dans l'angle de prise de vue, le miroir offre le reflet fragmentaire d'un couple enlacé. On parlera du génie de Karl, d'autres de son efficacité. La caméra cadre sur mon épaule nue, et s'attarde le long de mon biceps que je tiens contracté. D'une main qu'on ne voit pas, je suis censé caresser Véra. Comme mes doigts reposent sur son ventre, il me semble qu'un tressaillement le parcourt. Sensation troublante de déjà-vu. Vibrant d'une respiration haletante, tout le corps de Véra se dérobe, ondoyant, sous le mien. Elle joue si bien la comédie, cette garce, que je me sens soudain suspendu au-dessus d'un précipice d'angoisse. Sur la défensive, muscles en alerte, je jette un regard inquiet vers les ombres qui se meuvent autour de note corps à corps, rythmant notre étreinte de signes de connivence absurdes. Mon genou vient de rencontrer l'humidité du sexe de Véra. Le cœur se met à s'affoler dans ma poitrine. Bouche ouverte, muette, je respire avec difficulté. La vision se brouille et, cependant, domine l'impression qu'elle m'appartient. Plus rien ne m'en sépare, je ne fais plus qu'un avec elle, les fils du temps réunis en un seul noeud de la mémoire qui me tient solidement attaché aux bornes du présent. L'amante d'autrefois s'incarne dans le plaisir simulé de l'actrice d'aujourd'hui.

"Coupez !"

Bousculant un projecteur dont la lumière m'éblouit au moment où je relève la tête, Karl bondit sur le plateau. Son index accusateur tranche dans le vif. Véra s'écarte vite de moi et enfile le peignoir que lui tend son habilleuse. Je reste assis au bord du lit, recroquevillé, plié en deux pour masquer ma nudité un peu ridicule.

"Au début, ça allait. Mais qu'est-ce qui vous prend ? Ce n'est pas votre joli cul qui m'intéresse, bon dieu, mais votre âme sale et noire ! on dirait des débutants ! ... Allez, cinq minutes de pose et on remet ça !"

Véra me regardera avec cet air de pie voleuse étourdie que je lui connaît bien. Nous échangerons quelques mots en fumant une cigarette. Il me faudra peu de temps pour trouver en moi les ressources nécessaires à la concentration. De toute manière, c'est toujours à la deuxième prise que je suis le meilleur.


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A bout de souffle, Jean-Luc Godard, 1960

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