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L'insécurité doit être prêchée aux quatre coins du pays.
Les quotidiens nationaux souffrent d'un certain complexe centralisateur du fait d'être tous en compétition dans la capitale. Les éditorialistes se régalent du politique, de l'économie et de l'actualité internationale. Ils doivent faire un effort pour le reste. On peut quand même compter sur eux pour mettre les chiffres alarmants de l'insécurité en première page.
Leurs petits camarades de province les relaieront. Ils disposent en outre d'une arme redoutable qu'il conviendra d'adapter au plan "média" : ils sont près de leur lectorat. Tout près.
La presse quotidienne régionale ne fait pas que relater les résultats du dernier concours de pétanque ou une quelconque remise de prix au plus gros mangeur de boudin de l'année. La presse quotidienne régionale est riche en faits divers : le danger en bas de chez vous du lundi au dimanche.
L'insécurité au jour le jour.
La presse quotidienne régionale en fait son miel. X s'autoproclame apiculteur en chef pour les mois à venir. Il s'est juré d'augmenter le rendement. Le fait divers rituel doit devenir l'obsession des rédacteurs.
Il faudra travailler le vocabulaire.
User et abuser de l'adverbe "encore". User et abuser de l'adjectif "nouveau" et de son féminin.
Nouveau braquage. Nouvelle agression. Encore un braquage. Encore une agression.
Il y en a eu d'autres avant et ça continue. Qu'importe si le bureau de poste ou l'agence bancaire ont été attaqués pour la première fois.
Il faudra répéter certains mots-clés comme une litanie en pointillés dispersés. X s'en est fait une première liste au fil de la plume en parcourant les unes des semaines précédentes.
Violence.
Meilleur au pluriel. Violences. Une soirée de; une vague de; un week-end de. N'importe quoi de violences et le pluriel vous assomme sous le nombre.
Sanglant. Mortel. Cible.
A mettre à toutes les sauces.
Abattu.
Fait toujours son petit effet en parlant d'une victime : le côté arbre couché par la tempête ou animal mené à l'abattoir renforce le sentiment d'innocence frappé par l'adversité.
Folie. Terreur.
A réserver pour la nuit.
Drame.
Un hold-up doit forcément tourner au drame. Il n'est pas besoin d'y adjoindre un adjectif qualificatif.
Mystérieux. Inquiétant. Macabre.
Du solide de préférence au féminin : une macabre découverte fait grouiller les asticots dans l'esprit du lecteur; une disparition mystérieuse ouvre la porte à toutes les hypothèses.
Terrible. Horrible.
Pas mal non plus, mais à utiliser sans abus.
Odieux. Diabolique.
Adjectifs de base pour le crime ou le racket. Ils peuvent également s'appliquer au criminel.
Gravement.
Un blessé ne peut que l'être.
Choc. Traumatisme.
Petit village ou grande cité : il faut de l'émotion après. Il faut des séquelles ensuite. Et l'unité de la colère ne saurait être que le brasier. La flambée est une valeur dépassée.
Il faudra de temps en temps se contenter d'une simple citation entre guillemets.
"Personne ne bouge ou je fais un massacre".
Rien de tel qu'une phrase hors contexte sonore mais très claire quant à son sens. Celui qui l'a prononcée crevait peut-être de trouille et bafouillait : le lecteur n'a aucun moyen de le savoir.
Il faudra aussi utiliser les guillemets pour quelques mots du langage relâché. Tout le monde sait ce qu'est une vieille dame agressée et saucissonnée chez elle.
Elle devra être "saucissonnée" : les guillemets accentuent la dépersonnalisation de la victime traitée comme un vulgaire morceau de viande. De même l'échotier parlant de "casseurs" porte déjà un jugement : vilain mot pour vilaines gens, je l'emploie à contrecoeur, vous m'avez compris.
Il faudra penser à alterner le général et le particulier à partir des mêmes faits.
Par exemple : un braquage dans une boulangerie.
Cela concerne beaucoup de monde : beaucoup de monde achète son pain dans une boulangerie.
La boulangerie Machin braquée hier : celle-là et pas une autre - peut-être celle où vous achetez votre pain tous les jours, vous. Il faudra aussi penser à renforcer l'empathie de proximité en donnant la parole à la boulangère.
Il faudra toujours associer un terme dramatique avec le conditionnel. L'incendie d'un hôtel serait criminel. Qu'il résulte en fait d'un banal accident ou du mauvais entretien des circuits électriques n'a aucune importance : tout le monde l'aura oublié pour ne retenir que le titre.
Il faudra donc apporter une attention toute particulière à sa grosseur, à sa place en première page, au choix des caractères et à leur taille.
Il faudra aussi déterminer si le titre doit être accompagné ou non d'une photographie.
[...]
Pour finir X a divisé et réparti les électeurs régionaux en cinq grandes zone d'influence médiatique : les quatre points cardinaux plus le centre du pays.
X a sélectionné le principal titre de presse quotidienne dans chaque zone géographique en se fondant sur l'importance de son tirage. Certains titres très connus cachent en fait une faible diffusion.
La presse nationale peut être considérée comme une sixième zone à elle toute seule. X a retenu six titres parmi les principaux quotidiens nationaux.
Soit un total de onze journaux à travailler au corps.
La presse nationale parlera à l'ensemble des électeurs. La presse quotidienne régionale parlera à chacun.
Les deux feront peur à tous.
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Cet extrait est tiré d'un livre de Jean-Hugues Oppel : French Tabloïds, édité chez rivages/thriller. Il raconte, sous forme de roman, l'année qui a servi à préparer la dernière élection présidentielle (mai 2001 - avril 2002).
Il s'agit d'une fiction.
A mon avis, il n'est tout de même pas inutile de garder les éléments ci-dessus à l'esprit lorsque, ces prochaines semaines, ces prochains mois, vous lirez des nouvelles dans le journal ou vous les entendrez à la radio et à la télévision; lorsqu'elles fonctionnent, les recettes ne changent pas.
En matière de presse, il existe des contre-feux. La diversité des journaux "poil à gratter", notamment sur le net, permet (pour ceux qui le désirent, évidemment) de contrecarrer d'éventuelles velléités de manipulation de l'opinion. Il ne faut surtout pas perdre de vue que la majorité des médias est entre les mains de gens comme Martin Bouygues (TF1 donc Eurosport, LCI, TV Breith, Odyssée, Histoire; Martin Bouygues est également actionnaire à 34,3% du groupe de gratuits Metro Presse), Arnaud Lagardère (Europe 1, Hachette et donc Elle, Paris Match, Télé 7 jours, Europe 2, RFM, MCM, il est également actionnaire à 49 % des Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne qui couvre la distribution de la grande majorité de la presse en France) et Serge Dassault (Le Figaro, propriétaire du groupe Socpresse, l'Express jusqu'en 2006, il a été racheté par un groupe belge). Si Dassault fait partie de la Chiraquie (aile droite), on peut affirmer sans beaucoup se tromper que les deux autres sont de grands camarades de jeux de Nicolas Sarkozy.
Pour ma part, en matière d'informations, je vais souvent m'aérer l'esprit sur le portail Rezo, consulter Acrimed, ou lire de la presse poil à gratter comme Le Canard Enchaîné (quasiment le seul journal national réellement indépendant des pouvoirs et de la pub puisqu'il n'appartient qu'à ses rédacteurs) ou lire de temps à autre une autre forme de presse régionale antidote de l'officielle comme, par exemple et parmi bien d'autres Le Fakir (pour le nord) ou Cuverville (pour le sud).
La presse officielle, les médias officiels sont confortables, ils sont toujours sous nos yeux, pas besoin de chercher, mais si l'on veut aller plus loin, vérifier certaines choses, ça vaut le coup de se donner la peine, histoire de s'approcher un peu plus près de la vérité par le biais de recoupements, de vérifications et, un peu plus dur, de lecture entre les lignes.
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