lundi 22 mars 2010

Les petits outrages

bourgeyx


Mais qui a bien pu engrosser la Maja nue de Goya au musée du Prado ? Oui, c'est comme je vous le dis. La drôlesse est enceinte depuis près de cinq mois et on ne peut plus dissimuler son état aux visiteurs. Alors, qui est le père ? Le conservateur ? Impossible ! Il a une liaison avec une copie du David de Michel-Ange et on ne pense pas qu'une femme ait pu s'attacher ses faveurs. Le responsable de la sécurité ? Pas davantage. Il préfère les femmes plus jeunes, beaucoup plus jeunes. Personne n'a oublié les ennuis qu'il a eu avec la police des mœurs après son aventure avec les petites Ménines de Vélasquez. Alors qui ? Peut-être un gardien ou alors un visiteur. Un touriste étranger, sans doute. Un Japonais, oui, un Japonais. Ciel, quel scandale ! Imaginez la une des journaux à sensation : l'enfant de la Maja nue a les yeux bridés. Mais aussi, on n'a rien fait pour prévenir le mal. Il fallait la voir, avec son regard effronté, mollement étendue sur ses coussins de soie ... Evidemment, il est beaucoup trop tard pour pratiquer une I.V.G. Certains pensent que le comte d'Orgaz ne serait pas étranger à cette paternité. Ils prétendent qu'il serait venu en voisin, juste avant son enterrement, par la navette de 7h48, mais allez donc prouver quoi que ce soit dans ce genre d'affaire. Contre mauvaise fortune on a donc fait bon cœur. Une main charitable a accroché au mur, à côté de la pécheresse, un petit cadre doré entre les quatre côtés duquel le bâtard pourra reposer, sur la toile encore blanche qui lui servira de berceau.


bourgeyx1Claude BOURGEYX vit et travaille à Bordeaux. Romancier et nouvelliste, il a publié bourgeyx2une quinzaine de livres dont Les Petites Fêlures (Castor Astral), Il écrit aussi pour la jeunesse et est l’auteur de nombreuses pièces de théâtre régulièrement jouées en France et dans les pays francophones.
Claude Bourgeyx est un maître dans l’art du dérapage. De la plus anodine des réalités, il tire des situations exceptionnelles où surréalisme et fantastique caracolent dans un joyeux bruissement de mots. C’est cocasse, cruel, étouffant, léger, pernicieux, intoxicant...Ces petits outrages vont du fantastique absolu à l’humour quotidien, de l’absurde déraillant aux dures réalités de notre siècle.

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