vendredi 5 février 2010

Le gagnant

barryNé en 1946, Barry Gifford vit aux abords de la Baie de San Francisco. On lui doit l'époustouflant Sailor and Lula (Palme d'or à Cannes en 1990) mis en images par David Lynch. Il a aussi coécrit avec Lynch le scénario du brûlant thriller psychologique Lost Highway (1997) et , avec Matt Dillon, celui de City of Ghosts (2003). Alex De La Iglesia a porté à l'écran son roman Perdita Durango. Ses romans ont été traduits en 28 langues et son oeuvre a été largement récompensée.
Son recueil de quatre nouvelles aux intrigues croisées, Night People, lui a valu le prix Brancati en Italie. L'imagination du coeur, ultime volet de la saga Sailor et Lula, est paru récemment en France et Sad Stories of the Death of Kings, son dernier livre, paraîtra cette année chez 13e Note Editions, sous le titre Une éducation américaine.

Barry Gifford est un expert de l'âme américaine. Il en dissèque les mouvements, les états et la fureur. American Falls en témoigne. Ces récits nous transportent des années 50 à nos jours, du conte fantastique à l’histoire d’amour, de l’innocence à la vengeance. On y rencontre un garçon de dix ans épris de sa baby-sitter, une célébrité qui paie une rançon pour sa voiture, un homme sans bouche qui tente une confession, un Méphisto revenu de l’Enfer pour punir les hommes de leurs péchés et leur en faire payer le prix… L’Amérique sous microscope.


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Extrait :

Ma mère et moi passions à Chicago les fêtes de Noël et du nouvel an 1957. A cette époque, j'avais dix ans et j'avais déjà connu plusieurs expériences hivernales dans le nord; je m'attendais donc au pire. Pendant tout le long voyage en voiture de Floride jusqu'à Chicago, je m'étais fait une joie de pouvoir m'amuser dans la neige épaisse et patiner sur les étangs gelés. Or l'hiver se révéla très doux et, chose exceptionnelle pour Chicago, il n'y eut pas de neige à Noël.
- La première chute arrive toujours autour de thanksgiving, fit remarquer Pops, mon grand-père. Mais cette année, on n'a même pas eu besoin de manteau. Je n'ai jamais vu un été indien durer aussi longtemps.
Je n'étais pas mécontent de pouvoir jouer dehors avec les gamins qui habitaient la rue de Pops; pourtant, je ne pouvais cacher ma déception de ne pas voir la neige - on n'en avait jamais à Key West. Les garçons et les filles du quartier avaient beau être assez sympathiques - depuis au moins trois ans, j'avais eu l'occasion de faire la connaissance de plusieurs d'entre eux pendant mes précédents séjours -, je me sentais étranger.
Le jour de la Saint-Sylvestre, il n'avait toujours pas neigé. Ma mère et moi devions partir le 2 janvier. Quand je m'en suis plaint, elle m'a dit :
- Tu sais, mon chéri, on ne peut pas toujours gagner.
Le 1er janvier, j'ai été invité au goûter d'anniversaire d'un garçon que je ne connaissais pas très bien, Jimmy Kelly, le fils d'un policier ; il vivait dans une maison divisée en trois appartements, à l'autre bout de la rue.Johnny et Billy Duffy, les plus proches voisins de Pops, insistaient pour que je les accompagne. Johnny avait mon âge, Billy un an de moins ; ils étaient très copains avec Kelly et persuadés que celui-ci ne verrait aucun inconvénient à ce que je vienne. Pour s'en assurer, la mère des frères Duffy a passé un coup de fil à madame Kelly, qui, en effet, a répondu qu'elle serait ravie de me recevoir.
Comme l'invitation avait été lancée à la dernière minute, et que tous les magasins de jouets étaient fermés en ce jour férié, je n'avais pas de vrai cadeau pour Jimmy Kelly. Ma mère a rempli un sac de bonbons, l'a enveloppé d'un joli papier, puis a noué un ruban rouge autour et me l'a tendu.
- Ça ira très bien. Surtout sois poli avec ses parents et remercie-les de t'avoir invité.
- Ils ne m'ont pas invité. Je suis invité par Johnny et Billy. C'est madame Duffy qui a téléphoné à la mère de Kelly.
- Remercie-les quand même. Et amuse-toi bien.
Chez les Kelly, des gamins couraient dans tous les sens, criaient, hurlaient, jouaient à chat, renversaient les tables, les lampes, rendant complètement fous Mick et Mack, les deux cockers noirs de la famille qui leur sautaient après et se faisaient piétiner. Assis sur une chaise à côté de la porte d'entrée, l'agent Kelly en uniforme, avec son ceinturon, buvait de la bière au goulot d'une bouteille brune. Il était grand, gros, presque chauve, et ne semblait pas du tout dérangé par le chaos.
- Merci les garçons, entrez, a dit madame Kelly en prenant mon cadeau et celui des frères Duffy.
Puis elle a disparu dans la cuisine.
Johnny, Billy et moi avons rejoint les autres. Au bout d'un moment, madame Kelly est revenue avec un gâteau d'anniversaire et de la crème glacée. Le gâteau avait douze bougies, onze pour l'âge de Jimmy, plus une en guise de porte-bonheur. Jimmy était un gros garçon costaud ; il les a toutes soufflées d'un seul coup, sans aucune difficulté. Nous avons mangé chacun un morceau de gâteau au chocolat avec une boule de glace à la vanille, puis il a ouvert ses cadeaux - et englouti presque tous les bonbons de ma mère.
Ensuite, madame Kelly a présidé au déroulement de plusieurs jeux à la fin desquels elle décernait un prix au gagnant. Je gagnais à chaque fois ; cette succession de victoires m'embarrassait. Comme, au fond, j'étais un étranger, même pas ami du garçon dont on fêtait l'anniversaire, les autres enfants, y compris Johnny et Billy Duffy, ont commencé à me manifester une certaine hostilité. Je me sentais très mal à l'aise ; après avoir remporté une troisième et quatrième victoire, j'ai décidé que ça suffisait : même si je pouvais gagner encore, je ferais exprès de perdre pour ne pas me mettre tout le monde à dos.
Le concours suivant devait être le dernier, le vainqueur se voyant décerner le super prix, un véritable ballon de football professionnel tout neuf, dédicacé par Bobby Layne, quart-arrière des Lions de Détroit. L'agent Kelly, a révélé son épouse, avait reçu ce ballon en personne des mains de Bobby Layne, rencontré pendant son service alors qu'il assurait la sécurité des Lions venus affronter les Bears de Chicago.
Or l'épreuve finale n'était pas un jeu, mais une tombola. Les enfants devaient juste choisir un petit bout de papier plié en deux dans la casquette du policier. Madame Kelly avait inscrit sur chacun de ces billets un chiffre différent. L'agent Kelly, ayant déjà décidé qui serait le gagnant, l'annoncerait lui-même, une fois tous les enfants pourvus de leur billet.
J'ai pris le papier et attendu, assis par terre avec les autres, sans même prendre la peine de vérifier mon numéro. L'agent Kelly s'est levé, le ballon en équilibre dans l'une de ses énormes mains, et nous a regardés ; chaque enfant, sauf moi, attendait avec impatience d'entendre le chiffre magique, en espérant du fond du cœur que ce serait celui qu'il venait de tirer de la casquette du policier. Même Jimmy avait pris un numéro.
- Seize ! a annoncé l'agent Kelly.
Plusieurs enfants ont laissé échapper un gémissement bruyant ; tous se sont dévisagés pour savoir qui avait gagné le ballon. Aucun ne possédait le bon numéro. Alors les têtes ont pivoté dans ma direction. Il y avait quinze enfants invités à la fête ; trente yeux brûlants de haine ont transpercé les miens.Monsieur et Madame Kelly m'ont foudroyé à leur tour. J'imaginais Mick et Mack, les deux cockers, en train de me fixer, eux aussi, la langue pendante, prêts à me mordre si jamais j'avouais détenir le précieux numéro seize.
J'ai déplié mon bout de papier et je l'ai vu : 16. Aussitôt, je l'ai tendu en soutenant le regard vide, jaune et vert pâle de l'agent Kelly. Ce dernier l'a examiné attentivement, comme s'il le soupçonnait d'être un faux. Les enfants avaient tous la tête levée vers le policier dans l'espoir qu'il y ait une erreur, que personne, surtout pas moi, n'avait tiré le numéro gagnant.
L'agent Kelly a relevé les yeux pour me dévisager de nouveau.
- Ton père est juif, hein ?
Je n'ai pas répondu. Il s'est tourné vers sa femme :
- Tu ne m'as pas dit que son vieux était juif ?
- Sa mère est catholique, a répondu madame Kelly. Sa famille vient du comté de Kerry.
- Je ne veux pas du ballon, ai-je déclaré en me levant. C'est pour Jimmy, c'est son anniversaire.
Alors Jimmy a bondi sur ses pieds, arraché le ballon de football des mains de son père et hurlé en se ruant vers la porte :
- On joue !
Les autres enfants ont couru derrière lui.
- Merci, ai-je dit à madame Kelly.
J'allais sortir de l'appartement quand elle m'a rappelé :
- Tu oublies tes prix, les jouets que tu as gagnés.
- Ça ne fait rien.
- Bonne année ! a-t-elle lançé dans mon dos.
Lorsque je suis rentré à la maison, ma mère m'a demandé si la fête avait été réussie.
- Je crois.
Elle a deviné qu'il s'était passé quelque chose, mais n'a pas insisté. Ma mère avait ça de bien : elle savait à quels moments il fallait me laisser tranquille. Comme la nuit tombait, elle est allée tirer les rideaux :
- Oh, viens regarder dehors, mon chéri. Il neige !

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J'ai choisi cette nouvelle parce qu'elle m'a touché. En effet, mes parents ayant la bougeotte, nous avons très souvent changé de lieux de résidence et on nous a également parfois "placés" chez mes grands-parents, mon frère et moi. Il nous a été impossible jusqu'à l'adolescence (courte) de nous faire des copains "durables" et nous tombions souvent, pour jouer ou pour tout autre chose, au milieu de bandes ou de groupes déjà bien soudées et organisées. Ce sentiment d'être étranger dans son propre pays ne m'est donc pas inconnu et je me suis souvent retrouvé dans le cas de figure du petit garçon de ce récit.


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