On ne doit jamais oublier, en nos temps tièdes et embrasseurs, de choisir des figures exemplaires. Contre d'autres, évidemment.
Côté Antarctique, il y a Shackleton, et il y a Scott. Tous deux portés sur le pôle, et sur la difficulté. Notre siècle a préféré Scott. Notre siècle a ce qu'il mérite. Scott est sérieux. Scott a une mission. Scott fait construire des igloos pour les gradés, et des igloos pour le petit peuple. Shackleton qui l'accompagne va dormir dans l'igloo populaire. Scott se prend pour un élu, Shackleton est un gentilhomme aventurier. Scott pense à Dieu, Shackleton aux femmes et à l'alcool. Scott a de l'amour pour l'absolu, Shackleton a du goût pour l'impossible.
Aimons Shackleton.
Quand il part, sans Scott, en 1914, son trois-mâts est quasi immédiatement pris dans le pack, qui est un puzzle de glace particulièrement sournois. L'équipage pratique le hockey sur la banquise et donne un concert tous les soirs sur l'entrepont, rebaptisé le Ritz. Il fait moins vingt-six degrés. l'Endurance est broyée par les blocs de glace. Bon, dit Shackleton, le navire a disparu, so now we'll go home. Ils laissent tout ce qui pèse, mais gardent les instruments de musique. L'équipage s'installe sur une île, joue du banjo, et apprécie les subtilités de l'albatros, selon qu'il est bouilli ou en ragoût. Shackleton et cinq marins partent à la voile et à la rame chercher du secours. Quand il ne peuvent plus se servir de leur bateau, ils escaladent des montagnes, des glaciers. Quatre ans après son départ, sir Ernest revient en Grande-Bretagne, avec son équipage au complet. Il n'aura jamais été question d'héroïsme ou d'exploit. Après l'Antarctique, il cherche à découvrir le trésor du capitaine Kidd, et il meurt sur les côtes de la Géorgie du sud, là d'où il était parti, avec l'Endurance, au terme d'une soirée tonique et peu diététique.
Aimons Shackleton.
Evelyne Pieiller, L'almanach des contrariés,
Ce qu'en dit un critique :
Qui n'a pas rêvassé, du temps de sa jeunesse, en feuilletant les pages d'un almanach ? Avec son dernier roman, l'almanach des contrariés, Evelyne Pieiller s'est souvenue de ces moments privilégiés pour signer une oeuvre forte et singulière. Son livre est bâti en 12 chapitres, correspondant aux 12 mois de l'année, eux-mêmes déclinés en autant de rendez-vous réguliers. On saute du coq à l'âne tout en restant dans la veine de l'ironie grinçante, à ne pas confondre avec le cynisme. La veine est plutôt à chercher du côté de Tchekhov. On se balade du côté des «contrariés», autrement dit des bancals, des boiteux, des déprimés, des décalés, des déphasés, des inadaptés, des inconsolés, des égarés et des fâchés. Cela fait du monde, et cela permet à Evelyne Pieiller de réaliser un livre original dans la conception, sophistiqué dans l'écriture, bouleversant dans le fond.
1 commentaire:
De la grande race des explorateurs et des pionniers...
Enregistrer un commentaire