jeudi 13 novembre 2008

Excusé pour cause de décès

OULIPO : L'Oulipo (acronyme d'« ouvroir de littérature potentielle ») est un groupe de mordus de la littérature se définissant comme des "rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir". Premier d'une longue série d'ouvroirs rassemblés sous le terme Ouxpo, à prononcer «OU-X-PO», le X étant généralement remplacé par une syllabe articulable, l'Oulipo est une association fondée en 1960 par l'écrivain et poète Raymond Queneau et le mathématicien François Le Lionnais, d'abord instituée sous le nom de SLE (Sélitex : séminaire de littérature expérimentale). La première réunion de l'Oulipo eut lieu le 24 novembre 1960. Les membres se réunissent régulièrement pour réfléchir autour de la notion de « contrainte » et produire de nouvelles structures destinées à encourager la création.

On devient membre de l'Ouvroir par cooptation. Un nouveau membre doit être élu à l'unanimité, à la condition de ne jamais avoir demandé à faire partie de l'Ouvroir. Chaque "coopté" est évidemment libre de refuser d'y entrer (son refus est dès lors définitif), mais une fois élu, il ne peut en démissionner (seule l'"occultation" - rare - est possible). Les membres restent oulipiens même après leur décès: ils sont alors, selon la formule consacrée, "excusés pour cause de décès".

Je viens d'apprendre par Elisabeth Chamontin, via facebook, que désormais François Caradec sera, lui aussi, excusé pour cause de décès.

caradec

Voici un texte de lui, tiré d'un petit bouquin que j'avais beaucoup aimé : La compagnie des zincs

Les putains du quartier ont l'âge et le maintien des dames patronesses. Elles sont assises devant une menthe à l'eau à la terrasse ensoleillée des "Marronniers", à l'angle du boulevard et de la rue du Montparnasse, et regardent d'un oeil vague le portail de l'église Notre-Dame-des-Champs, juste en face du café. Elles bavardent de choses et d'autres, du coût de la vie, du temps qui passe, des élections municipales, des prochaines vacances de leurs petits-enfants. Elles rotent discrètement avec un doigt sur les lèvres. Elles hésitent à se signer, au moment où l'enterrement sort de l'église. Les croque-morts ferment le tiroir, et la mère écarte le voile pour consulter le ciel: il ne pleuvra pas au cimetière de Bagneux.

Un car de police passe, portières ouvertes. En bras de chemise, un pied hors de la voiture sur le garde-boue, un agent leur sourit. L'une des deux femmes esquisse un geste de la main, mais sans quitter son attitude décente de veuve bourgeoise. Elles appellent le garçon, se lèvent, tournent à l'angle de la rue du Montparnasse en roulant discrètement la fesse et se séparent pour faire trois pas jusqu'au premier hotel, se retourner, regarder voir si on les suit, ou si un passant sur le trottoir d'en face ne va pas traverser et recevoir au visage le trop-plein de leur parfum de miel et de pistache.

Adossé au zinc, un demi-pression à la main, un courtier en assurance se retourne vers le garçon qui compte sa monnaie : -" Ben dis donc, celles-là, on peut pas dire que c'est des casseuses de bites!"-

Un léger nuage efface un instant le soleil de printemps.


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