dimanche 20 avril 2008

Brigade d'intervention

Deux grèves qui se chevauchent, et c'est tout un monde, en sa routine, désarçonné.

Cette semaine-là, plus un métro à quai, ni aucun cours à l'Université, Paris s'inventait un autre transport en commun, la palabre illimitée, entre zinc et comptoir. Pour conjurer l'occupation de leurs locaux, les facultés avaient instauré des congés anticipés. Du coup, nul ne savait plus dans quel camp ranger les étudiants, grévistes ou non, puisqu'ils étaient tous restés chez eux. Ces vacances forcées sonnaient l'heure des examens de conscience : bachoter ses partiels devant la télé ou conchier l'ordre social en famille, ce qui revient au même.

D'ici la reprise des cours, les candidats aux diplômes avaient l'embarras du choix : entre zèle scolaire, contrat d'intérim et vidéo-relaxation.

En ce qui me concerne - bac + 9, sans emploi fixe - , je flanais sur deux-roues aux abords de Paris. J'en vins à longer les préfabriqués d'une fac de la banlieue nord. Sur une palissade en tôle ondulée, une phrase calligraphiée à l'aérosol rouge vif :

PLUS JE FAIS LA REVOLUTION,
PLUS J'AI ENVIE DE FAIRE L'A...

Le fin mot de l'histoire était caché par une camionnette dont les feux de détresse clignotaient. Non loin du forgon : deux silhouettes aux allures de conspirateurs du seul fait qu'ils portaient des foulards à mi-visage et versaient sur des chiffons le contenu d'une bouteille semblable à celle de white-spirit. Qui étaient donc ces fantômes . De vieilles utopies corsaires soudain réincarnées ? Ou quelques visionnaires clandestins dont chaque siècle aime à se hanter ? Pour qui oeuvraient-ils ? L'avant-garde d'un prolétariat de masse ? Ou l'amicale des pétroleurs anarcho-chroniques ?

Arrivé à leur hauteur, je déchantais. Le duo de vengeurs masqués ne faisait que passer du solvant sur les bombages épars. Anatomiquemnt, on aurait dit Laurel et Hardy. Politiquement, j'avais plutôt affaire aux doublures de Don Quichotte et de Sancho, effaçant comme des enragés le remake grotesque d'une époque révolu ...

A l'intérieur du bâtiment universitaire, la même imitation de slogans familiers, trop familiers. Partout le décalque bêta des propos fleuris d'un ancien mois de Mai, remis au goût du jour, en vert fluo. De ces graffiti sauvages ou de leur érudit graphiste, qui était le plus attardé ? "C'est dans les vieilles marmites qu'on fait la meilleure soupe", dixit Mao Zedong. Faute d'y cracher, cet agité de l'agit-prop commémorait une idée posthume de la révolte en son musée officiel. Autant prendre un bol d'air frais.

Dehors, les effaceurs d'encre semblaient sur le départ. L'odeur du décapant industriel ravivait d'autres souvenirs : l'atmosphère suffoquante qui succède aux salves de grenades lacrymogènes. Goguenards, ils me virent reculer, grimaçant, puis tordu en quinte de toux. Eux avaient du s'habituer aux vapeurs toxiques, en attendant qu'un médecin du travail leur découvre une déficience respiratoire quelconque. Gazés à petit feu jusqu'à la pension d'invalidité. A moins que ces effluves, qui rappelaient l'entêtant parfum des colles à rustine, n'aient fini par les hisser dans d'incertaines lévitations mentales. Drogués, jour après jour, à la tâche.

Les deux acolytes remballèrent leur matériel dans la camionnette. Sur ordre municipal, ils étaient censés faire disparaître les "obscénités donnant sur la voie publique", mais ils n'avaient pas poussé le zèle assez loin. Du slogan aperçu de prime abord, demeurait cette version écourtée :

PLUS JE FAIS
PLUS J'AI ENVIE DE FAIRE


Le lendemain, suite au déplacement du chantier, d'autres ouvriers crurent bon d'intervertir les plaques de tôles ondulées. Désormais, sur la palissade réagencée, les lettres majuscules improvisaient un nouveau mot d'ordre, anagrammatique :

J'AI PLUS ENVIE DE FAIRE PLUS

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