jeudi 17 janvier 2008

Le truc de Courteline

Mon ami Maxime est la crème des hommes. C'est même un double crème. Le prototype du gars qui ne sait pas dire non. Malheureusement, ça mène souvent loin ne pas savoir dire non. Pas même au mariage, ce qui ne laisse pas d'être dangereux.

Mon Maxime, quand je le connus, était un quelconque employé d'un ministère quelconque. N'étant guère orgueilleux, il ne souffrait pas d'être de condition humble, mais le fastidieux de son emploi était au-dessus de ses forces. Cette atmosphère de vieux cartons oubliés dans la poussière et sur lesquels on doit recalligraphier le mot "urgent" tous les six mois, l'emplissait d'un morne ennui. Ajoutez à cela une pendule qui n'en finit pas de marquer les minutes et la gueule d'un chef de bureau qui s'orne d'une parfaite expression de soucoupe, vous comprendrez l'écœurement de l'ami Maxime.

Un jour qu'il pleurait dans mon gilet - absent - exprimant ses rancœurs et sa lassitude, je lui dit simplement :
- Tu devrais faire le truc de Courteline.
Mais Maxime qui, pour une fois, eût voulu bien dire non à cette existence plate comme une lande, Maxime ne connaissait pas le truc de Courteline. Et je dus lui expliquer que le père des Linottes étant employé, à ses débuts, au Ministère des Cultes, en avait eu vite assez. Il s'était donc trouvé un remplaçant.
- Et qui faisait son travail au Ministère ?
- Son travail ! N'exagérons rien, disons, sa présence. Personne n'y voyait rien. On ne voit jamais rien dans un ministère, ça se saurait. Et Courteline, tout simplement, allait toucher en fin de mois sa petite enveloppe et s'arrangeait avec l'intérim.
- Ce n'est pas bête, ça !
- Courteline n'était pas bête. Il avait même du génie, figure-toi.
Maxime était transfiguré, comme on l'est sous le coup des grandes révélations.
- Je vais voir ça, je vais voir ça ! répétait-il.
De fait, je le revis plusieurs fois à cette époque et l'entendis toujours m'affirmer :
- Tu sais, le truc de Courteline, j'y pense !

Moi je n'y pensais plus lorsque, l'autre jour, je suis tombé sur Maxime, place de la Bastille. Mais un Maxime tout autre que celui que j'avais connu, un Maxime avec de belles joues bien roses, un bonheur dans l'œil, un bleu de chauffe sur le corps et des espadrilles aux pieds. J'étais loin du petit employé hépatique de naguère et je compris que mon débraillé de Maxime devait surtout s'occuper de son jardin de banlieue. Sa voix même, assurée, joviale, n'était plus la même.
- Et bien, ça va ? dis-je, deux minutes plus tard, en choquant un verre de rouge sur un zinc où il m'avait entraîné, ça va ? Tu as fait le truc de Courteline ?
- Oui, dit-il, j'ai trouvé un gars qui me remplace et ...
- Tu ne travailles plus, je vois ça .
- Laisse-moi t'expliquer, fit-il. J'ai trouvé un type très bien qui accepte de me remplacer. Mais il me demande le double de ce que je gagne. Tu me connais, je n'ai pas voulu dire non. Et puis, j'en avais tellement marre du bureau. Alors, pour payer mon gars, je me suis fait embaucher sur les quais, au coltin. C'était dur dans les débuts, mais maintenant ça va, ma maladie de foie n'est plus qu'un souvenir, je travaille en chantant et je suis heureux, car en somme, je gagne plutôt bien notre vie ...

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Photo : René Maltête

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